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Voltaire et la « philosophie de l’histoire »

mardi 14 juin 2011, par Pierre Dortiguier

Que Voltaire ait créé le terme de « philosophie de l’histoire » est autant la marque de culture rhétorique que celle d’une originalité. Cette culture est à entendre comme le fruit d’une formation humaniste, au sens reçu de la tradition cicéronienne qui l’aura acquise, comme sa génération, dans l’application du « régime des études » (ratio studiorum) de ses éducateurs jésuites. Le titre de l’Essai indique d’emblée que nous n’avons à considérer que les « principaux » événements : Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, et sur les principaux faits de l’histoire depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIII. Il s’agit de connaître la nature de cette grandeur qui fait les « principaux faits », le caractère des « grands hommes », des « grandes œuvres », voire des « grands siècles » et nous comprenons bientôt que la grandeur d’un conquérant, pour Voltaire, est dans sa capacité à légiférer, celle d’une civilisation dans sa capacité à reproduire, transmettre et perfectionner les science et les arts, d’où naît la correction toujours nécessaire des passions humaines.

Or Voltaire a reçu ces idées au cours de sa formation rhétorique, c’est le point essentiel à souligner, dans une continuité de l’essor humaniste fidèlement entretenue par ses maîtres du collège de Clermont (déjà collège Louis Le Grand pour la voix publique) ; il suffit de lire, pour apprécier la philosophie de Voltaire, celle que Cicéron développe au dernier livre des trois dialogues intitulés De l’orateur. Le parallèle saute aux yeux de qui cherche à évaluer la nouveauté du concept de « philosophie de l’histoire » : c’est ce système (ratio) de la pensée et de l’expression, à savoir cette puissance du dire (vis dicendi) « que les anciens Grecs nommaient sagesse » (début du chapitre XV). La réaction socratique aux excès des orateurs qui négligeaient les choses de l’esprit et cependant exagéraient l’exercice de l’expression a séparé deux choses essentiellement unies, la sagesse de la pensée et l’élégance du langage. De là vient, note à regret l’orateur et politique romain, ce fameux divorce entre la langue et le cœur (illud discidium quasi linguae atque cordis), absurde assurément, et préjudiciable et blâmable (absurdum sane et inutile et reprehendum) qui veut qu’il y ait un maître pour apprendre à penser, un autre pour apprendre à parler (chapitre XVI). Les soi-disant socratiques, ajoute Cicéron, ont tous maintenu ce divorce. Mais l’orateur doit reprendre son bien. Qu’il revendique son patrimoine usurpé, qu’il redevienne « philosophe » à son tour et rétablisse « la merveilleuse union de la parole et de la pensée  » voulue, précise-t-il, par les Anciens,cum veteres dicendi et intelligendi mirificam societatem esse voluissent(fin du chapitre XIX)

Le parallèle de l’historien avec l’orateur est patent : il redevient philosophe à son tour avec Voltaire, en reprenant son bien. Quel bien, demandera-t-on ? La réponse est dans ce passage du dialogue de Cicéron sur l’Orateur, au troisième livre, où il aborde l’étendue de puissance (tanta vis) inhérente à la réputation de cet art, et le déborde aussitôt ; j’ajoute que tous ceux qui exposent les artifices de la rhétorique sont tout à fait ridicules. Car ils écrivent sur le genre des causes, sur les exordes, sur les narrations. Or, cette fameuse puissance de l’éloquence est si grande (tanta est) qu’elle est celle de toutes les choses, de toutes les vertus et de tous les devoirs, et celle de toute la nature, qui comprend les mœurs humaines, les sentiments et la vie, qui embrasse l’origine, la force et les transformations ; c’est la même qui détermine les mœurs, les lois, les droits, gouverne la politique, et dit élégamment, abondamment tout ce qui appartient à chaque chose (chapitre XX).

Qu’il y ait là, malgré l’apparence première de nouveauté, un retour aux Anciens, ne surprendra que ceux qui sous-estimeraient l’unité de l’art voltairien et négligeraient, par exemple, l’identité de vues entre la dissertation sur la Philosophie de l’Histoire (1765) et L’Essai sur la Poésie épique(1727) où on lisait déjà : « Les coutumes, les langues, les goûts des peuples les plus voisins diffèrent, que dis-je ? La même nation n’est plus reconnaissable au bout de trois ou quatre siècles » (chapitre I, « Des différents goûts des peuples »). La question fondamentale à débattre, à l’ombre de Voltaire et de Cicéron, et d’ailleurs aussi avec Aristote et Quintilien, serait la suivante : l’histoire comme science appartenant à la rhétorique, cet art de bien penser et de bien dire, bref la « Philosophie de l’Histoire », est-elle encore compréhensible aujourd’hui ? Sommes-nous trop barbares ou seulement trop peu habiles pour entendre ces deux grandes voix qui nous instruisirent du débordement de l’éloquence et de l’histoire ?

Article paru dans Cahiers Voltaire, 2004, n°3, Ferney-Voltaire., 310pp , pp.181-182.

 
 
 
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