Christian von Ehrenfels vint au monde comme l’aîné de cinq frères et sœurs, le 20 juin 1859 à Rodaun, près de Vienne. Le motif du choix de ce séjour, la proximité d’un médecin sitôt devenue sans objet, mère et enfant retournèrent au foyer paternel, le château du Puits-en-Forêt (Brunn-am-Walde), dans le « Waldviertel », près de Krems, en Basse Autriche. [1]
Le sentiment du foyer pour ce Puits-en-Forêt, lié au souvenir d’une enfance et d’une prime jeunesse tout à fait heureuses subsista au fond de son âme et de celle de sa sœur Lili [2], et encore dans sa trentaine, quand il improvisait parfois le soir au piano, pouvait-on reconnaître les accords du temps passé. [3]
Un lien particulièrement intime existait entre le père et son petit Christel qu’il prenait souvent en selle dans les promenades à cheval et auquel, étendu sur une peau d’ours, il contait de belles histoires du temps des Chevaliers. [4]
La mère [5] - qui plus tard s’enthousiasma d’une passion extrême pour les poèmes de son fils - restait distante de l’enfant. Elle avait encore beaucoup du style français de sa mère, ce qui l’étonnait et qu’il a inconsciemment exprimé dans sa prière d’enfant : « Que Maman puisse aimer manger des Knödel et Papa aller à l’église. ». Mais c’était bien là tout ce qu’il y avait à souhaiter.
L’heureuse existence familiale ne fut assombrie que lorsque la mort emporta rapidement l’un après l’autre le frère et la sœur, Ferdinand et Mutzi ; la mère, dépossédée, sombra de chagrin dans une longue neurasthénie. Cependant sa profonde piété l’aida à retrouver une existence normale et fidèle à ses devoirs. Sa religiosité, sous la forme du catholicisme dogmatique, formait, en tout cas, l’assise de l’observance fidèle dans laquelle Christian se tenait jusqu’à sa vingt-deuxième année de tous les commandements de l’Eglise. Ce n’est qu’ensuite qu’assailli par les impressions de l’Art, de la Science et de l’indépendance de la pensée qu’il abandonna le terrain de l’Eglise. C’est après une franche lutte de conscience qu’il a conçu le projet du « Combat de Prométhée » , cadeau d’adieu qui répondait à cette grande nature.
1876. Baccalauréat avec mention, qu’il est presque une anomalie de souligner chez les élèves hautement doués. Y fut rattaché un an d’Ecole Supérieure d’Agriculture à Vienne. Chr. von Ehrenfels habitait chez la sœur de sa mère, Madame von Cornides et s’imprégna dans le cercle des jeunes parents de l’atmosphère indéfinissable du spectacle artistique des milieux cultivés de Vienne. La tante Cornides jouait fort bien du piano, avait pour professeur un ancien élève de Beethoven, et outre la musique de chambre, les concerts, les théâtres, les expositions artistiques et les conférences, le vœu d’une éducation scientifique se fit si fort que Christian en l’espace de deux ans termina le lycée en cours privé ; dès 1879, l’épreuve d’admission eut lieu, après laquelle il s’inscrivit à l’université de Vienne en Faculté de Philosophie. Principal maître : Brentano.
Ce temps d’étude, où il poétisa aussi avec ardeur, fut marqué pour son âme d’artiste par la connaissance de l’art de Richard Wagner. Déjà, pendant les vacances d’été, Aloïs Höfler, parent de l’intendant de Brunn, lui avait fait connaître le texte des drames musicaux ; les grandioses représentations à l’Opéra de la Cour achevèrent l’impression vraiment enivrante. Serrés à la quatrième galerie ou au parterre, leur partition en main, les pionniers wagnériens étaient là, parmi eux Bruckner, Hugo Wolf, Hs. St. Chamberlain, Schönaich et d’autres, absorbés à assimiler jusqu’à la dernière note et ensuite avec des applaudissements ostentatoires de reprendre la lutte avec les adversaires de Wagner tout aussi passionnément démonstratifs qui en venaient à toutes sortes d’excès jusqu’à ce que la police vidât l’établissement. On n’a plus maintenant l’idée du fanatisme de cette lutte partisane qui pénétrait la vie privée. « On fut considéré comme un fou ou bien comme un demeuré du parti de Brahms », selon la brève formule de Christian.
La première de Parsifal en 1882 à Bayreuth fut pour Ehrenfels un événement dont il ne fallait pas remporter la célébration commodément par chemin de fer, mais en pèlerinage à pied. Après la première de Parsifal dans laquelle retentit pour lui le reproche de Gurnemanz : « Que t’a fait le cygne fidèle ? » Ehrenfels abandonne la chasse pour toujours.
1883. Christian Ehrenfels fit son année de volontariat en gagnant un brevet d’officier comme lieutenant au régiment de dragons Archiduc Albert n° 4. Durant cette année de volontariat, il fit la connaissance du comte Albert Choronini qui lui demeura fidèle toute sa vie. Egalement des musiciens Guido Peters et Wöss (qui composa sa Mélusine).
Le tendre enfant avait entre-temps atteint une véritable stature de géant et fut jusqu’à la fin de sa vie élancé et vigoureux. Escalader les montagnes et les sommets restait pour lui un besoin et un bonheur. Une fois même, le Matterhorn l’aida à chasser de ses pensées Isolde Wagner [6]

Assise, cliché de 1882 par A. v. Gross, debout, à gauche Blandine von Bülow ,Heinrich v. Stein , Cosima, à droite Daniela.
1884. Ch. Ehrenfels étudia à Graz chez Meinong et passa en 1885 le doctorat de philosophie (également avec mention) le 25 mars avec sa dissertation : « Sur les relations de grandeur et les nombres ».
1886. Des travaux philosophiques : « Philosophie des nombres » et « Développements métaphysiques » en annexe à du Bois-Reymond.
1888. Habilitation à l’Université de Vienne. L’écrit d’habilitation « Sur Sentir et Vouloir » a paru dans les Comptes-rendus de l’Académie des Sciences de Vienne. La même année, son père mourut de leucémie et fut inhumé dans le caveau familial de Brunn.
Après la mort de son père, voyage d’étude jusqu’en 1890. Il visita entre-temps sa mère et sa sœur à Munich, Stettin, Dantzig et à Berlin assista aux conférences d’Helmholtz et de Treitschke. C’est à Berlin qu’il rencontra Gerhart Hauptmann, le vit dans le cercle familial de sa première femme et vécut alors, le 20 octobre 1889 la première mouvementée d’« Avant le lever du soleil » [7] (« Voir Sonnenaufgang »). Cette représentation qui s’acheva sous les sifflets et l’évacuation de l’établissement par la police marquait la victoire du naturalisme dans le domaine de l’art dramatique. Plus tard, Ehrenfels après la première des « Solitaires » (« Einsame Menschen »)de Hauptmann de conclure par l’espoir que de telles œuvres ne seront plus « solitaires ».
Entre cet événement et 1890, Hauptmann et Ehrenfels se rencontrèrent à Rothenburg ob der Tauber. Là, assis sur le mur des redoutes, ils eurent de bons et fructueux entretiens. Ehrenfels lut à haute voix son nouveau drame avec chœur : « Bruno ». L’œuvre, d’une beauté profonde, représente un moine novice au milieu d’esprits élémentaires, tentateurs et de puissances écrasantes. Les allégories délayées dans l’art, leurs luttes et la beauté de la langue ont pu avoir impressionné durablement Hauptmann sans qu’il en ait été conscient. Mais quand parut « La cloche engloutie » (« Die versunkene Glocke »), on a imprimé, du côté littéraire, que Hauptmann avait converti en brillant artificiel ce qui, dans « Bruno » étincelait naturellement comme des gouttes de rosée, ce qui mit Ehrenfels hors de lui. Au cours de leur longue existence, Hauptmann et Ehrenfels ne se revirent que deux ou trois fois, ce lien fidèle des esprits demeura intact.
1893. A l’achèvement de sa « Consécration du Chanteur » (« Sängerweihe »), le poète était pressé de connaître l’impression d’une personne proche de lui dans le jugement artistique et s’enquit de Hs. St. Chamberlain, alors encore à peine connu de l’opinion, avec lequel il avait sympathisé dans les assemblées de l’union Wagner. Mais Chamberlain était parti en voyage, il le rejoignit à Graz et lui donna lecture de son ouvrage. Le soir de ce 21 février 1893, [8] il fit la connaissance de sa femme, manifestement désignée par le destin et qui avait tout à fait exceptionnellement accepté l’invitation d’une notabilité wagnérienne Frédéric Hofmann.
« eine durch und durch in Berufung stehende Natur »
L’important pour lui était ces grandes promenades à deux dans la région d’Augsbourg durant lesquelles Christian communiquait à sa femme sa pensée, sa poésie et ses aspirations. Le problème social conçu d’abord dans son émergence, le faisait soutenir de toute son humanité les intérêts des travailleurs comme justifiables d’une amélioration. Quand Emma, une fois, l’entretenant sur ce sujet, lui dit en regardant la beauté de la vieille ville : « Et si à la place de ces imposantes tours gothiques qui désignent le ciel il y avait de simples maisons ouvrières identiques ». De répondre avec chaleur : « Les tours peuvent subsister, mais à la place des enfants qui se consument dans leur corps et dans leur âme, une espèce d’hommes saine, solide, heureuse de vivre en majorité, c’est ce qui vaut tous les sacrifices. »
Dans cette direction qui était alors encore individuellement tracée, s’inscrivaient les pensées encore en germe sur le rapport mutuel des sexes. La femme, la femme aimée et altière lui semblait désirable de loin et touchant l’union une suprême récompense après le devoir et le travail accomplis. Mais non pas comme une présence usée liée à toutes les banalités du quotidien. Il esquissa dans son Etat idéal des congrégations de femmes analogues aux cloîtres féminins dans lesquelles les femmes et les jeunes filles agissant par vocation, de l’ouvrière jusqu’à l’artiste, déchargées du ménage, pourraient savoir leurs enfants en lieu sûr et dans une discipline et des mœurs rigoureuses ne pourraient recevoir en visite chez elles que l’homme de leur choix. Matière infinie de spéculations pour des amants au début de leur vie commune qui subsista toute une vie et fut l’objet de l’examen intensif de ce chercheur isolé, et Dieu le sait a peut-être contenu le germe que développeront les siècles, s’est développée et développe comme une autre « conscience centenaire ».
Durant l’hiver 1895 parurent ses livrets dramatiques jusque là imprimés séparément dans l’élégant tome « Drames allégoriques », qui trouvèrent un écho, comme déjà mentionné, et enthousiasmèrent tant le compositeur de la « Consécration du Chanteur » qu’il fut presque tenté par le grand projet d’y adjoindre une trilogie « Germania » : « Oui, à condition d’y parvenir... parce que je voudrais commencer tout autre chose. » Ehrenfels, autant comme poète que comme philosophe, était une nature totalement ouverte à l’appel. Il s’était fixé dans sa jeunesse le programme complet de vivre de ses poèmes et de faire de la philosophie en précepteur, sans les obligations chronophages d’une fonction académique ce que ses moyens lui auraient permis du fait de sa vie modeste.
Dans un silence total, sans bruit et sans débat, il avait abandonné ce projet quand les exigences réelles d’une famille le réduisirent à la nécessité d’augmenter ses revenus. Il concourut pour une chaire de professeur et obtint un poste à l’Université allemande de Prague en 1896 comme détaché. Il dut passer l’hiver 1896-97 seul à Prague dans une maison misérable avec de fréquentes visites chez les siens qu’il avait établis dans son premier logement de célibataire à Vienne, en attendant avec l’aide des amis Wieser de préparer dans des maisons jumelles à Prague, le logement des années à venir...
Le lien entre Christian von Ehrenfels, philosophe, et Frédéric baron von Wieser, professeur d’économie politique, était fondé sur une longue correspondance scientifique qui débuta pendant la conception de la « Théorie de la Valeur » d’Ehrenfels (« System der Werttheorie »), et se révéla, dans le domaine des conceptions fondamentales de la philosophie et de l’économie politique, pour lui tout autant que pour von Wieser, passionnante et fructueuse.
La musique formait un lien particulier. Christian von Ehrenfels avait une voix extraordinairement belle de baryton. Au-delà de la beauté sonore de la voix, sa conception spirituelle des paroles poétiques portait les Lieder de Beethoven, Schubert, Brahms, Schumann, Wolf et Hoewe à une telle hauteur de beauté pure comme ils pouvaient avoir été présents en des heures bénies aux compositeurs dans leur gestaltqualité. Dans son bureau il travailla assidûment à la « Théorie de la Valeur » et à d’autres articles et conférences. La « Théorie de la Valeur » parut en 1897 en deux tomes [9] chez l’éditeur Reisland et fut bientôt épuisée. Ehrenfels prit sa tâche de professeur très sérieusement vis-à-vis des jeunes, autrement que ses autres collègues déjà préparés qui avaient la clarté, la rhétorique et la faconde d’un talent naturel, il offrait dans son séminaire à chacun des auditeurs la possibilité de s’exprimer, de poser des questions, et aussi de contredire. Le fait que par-là les plus importuns prenaient avantage sur les plus modestes était l’unique inconvénient de cette liberté... Après le séminaire un petit groupe d’ardents accompagnait constamment le professeur pour continuer de discuter et de disputer de sorte que le retour à la maison comprenait encore le don de larges détours. De cette façon s’ajouta à son travail de création et de cours, l’œuvre ininterrompue de l’éveil, de l’amitié, de l’aiguisement de la pensée et de la conscience de ses auditeurs. Longtemps après son décès, le docteur Schlögl, son ami, rapportait que, lui, étudiant de première année, malade dans sa mansarde, apparut, passant la porte, la puissante stature de son professeur, respectueusement silencieux : « Enfin, je vous trouve, j’ai dû chercher longtemps. Vous avez, il y a x semaines, au séminaire, soulevé une objection à mon opinion sur... et j’ai récusé vos arguments. Mais entre-temps j’ai réfléchi, examiné vos raisons et dois vous rendre justice. C’est pourquoi je vous ai cherché ayant remarqué votre absence au cours. »
En 1898, Ehrenfels, après qu’il ait fait paraître la Théorie de la valeur, fut nommé titulaire, codirecteur du séminaire philosophique, membre de la Société pour le Progrès pour l’avancement de l’Art et de la Science allemands en Bohême. Il fut ensuite prié par des gens du pays artistiquement influents de l’Union « Concordia » et des étrangers réputés, grâce aux conférences, d’entrer au comité directeur ce qui signifiait une grande stimulation mais aussi du temps pris.
Notes synchroniques de sa production intellectuelle sur laquelle il écrit dans une lettre à Meinong : « Mon effort le plus sérieux porte sur la recherche de savoir si l’instinct polygame (« der polygame Trieb » ) du sexe masculin qui dans notre cercle culturel conduit à la morale hypocritement double est à justifier comme biologiquement valable ou non... ».
La question des fondements de la physique le conduisit dans les domaines de la biologie et à cette occasion il correspondit avec ceux qui menaient la recherche sur l’hérédité, etc. Il consacrait à la fondation de ces voies sélectives sa pensée infatigable quand retentit le coup de feu de Sarajevo et la funeste guerre mondiale prit son départ. Toute sa disponibilité à servir se sentit engagée et bientôt il composa des « Equipements biologiques de la paix » (« Biologische Friedensrüstungen [10] ; « Loi sacrée » (« Heilgebot »), plus tard un « Droit marital du soldat » (« Ein Kriegereherecht »). Mais ensuite réfléchissant dans le domaine qui lui était le plus propre et de façon pénétrante pour lui et les chercheurs, Ehrenfels acheva sa « Cosmogonie ». Les étapes préliminaires avaient déjà été terminées un an avant mais à présent l’excitation accélérait l’achèvement. La « Cosmogonie » de Christian von Ehrenfels est bâtie sur un fondement théistico-dualiste. Une métaphysique, à l’époque où « l’inopportunité scientifique de toute métaphysique », est annoncée par des spécialistes ; et cette vue largement répandue dominait. L’ouvrage recentre pour l’essentiel la vision du monde, offrant des vues lointaines dont l’originalité et la grandeur ont été également reconnues chez les spécialistes et ce d’une manière extraordinairement réfléchie. Le principe créateur et organisateur, Dieu et le chaos qui lui est opposé, dont l’action acausale, sans but, celle qui détruit les plans de Dieu, à combattre par le sentiment conscient de responsabilité, nous sommes, nous autres humains, appelés à participer aux ouvrages de Dieu comme auxiliaires.
L’achèvement de cet ouvrage était pour Christian baron von Ehrenfels la force motrice, l’espérance de montrer aux innombrables qui cherchaient une apologie de Dieu, le chemin qui puisse faire sortir du conflit de la croyance simultanée dans le Miséricordieux et dans le Tout-Puissant avec le ferme espoir de trouver le repos et des fonds inépuisables touchant le développement supérieur autant des individus que de la communauté humaine. Animé de cette espérance, il maîtrisait le travail nocturne et après ses conférences procédait à l’examen, allant même jusqu’à Lichtenau pour donner lecture à sa femme et à sa fille de l’introduction de son œuvre et en recueillir l’écho.
Le livre parut en 1916 chez Diederich à Iéna. La presse avait prêté attention à l’ouvrage qui fut même appelé un « fait de guerre » ; des lettres affluèrent du théâtre de la guerre dans lesquelles un ancien auditeur eut ce grand mot : « la conception du monde, la « Cosmogonie », résiste aussi à la canonnade ». Mais coup sur coup tombèrent nos combattants, tombèrent parmi les meilleurs de jeunes amis et le grand Norbert von Hellingath, le fiancé de notre fille, avant d’avoir pu achever son important ouvrage sur Hölderlin. Comme l’a dit Mackensen : « La mort prend en guerre les meilleurs. » Cette contre-sélection faisait fi moqueusement des efforts ardents du penseur et de l’ami de l’humanité pour élever par la sélection des meilleurs et des plus capables d’une espèce humaine supérieure.
C’est alors que cette force rayonnante de la nature se brisa. Ce fut d’abord une humeur sombre, puis l’état s’aggrava en désespoir. Un vieil ami, le Docteur Boeck fit le voyage de Troppau à Graz pour l’amener avec lui car il avait, en psychiatre, expérimenté l’effet souvent salvateur de l’environnement étranger. Mais à peine deux mois après, il appela l’épouse car la nostalgie de sa famille et la solitude quotidienne avaient augmenté la souffrance du malade. Ainsi alla-t-il d’un sanatorium à un autre pendant près de quatre ans. « Aucun homme ne peut avoir idée de ce supplice » alla jusqu’à dire l’homme fort autrefois radieux. Quand il apprit la mort héroïque de von Hellingrath devant Verdun, sa seule réaction fut : « l’heureux ! ». (Der Glückliche !)
1918 nous trouve réunis à Lichtenau. L’effondrement arriva et la grippe espagnole nous saisit tous. Christian partit à travers la neige qui lui montait aux genoux à l’établissement de cure Hartenstein dont il avait profité tout l’été pour aller chercher le nécessaire. Mais ni le médecin ni son cheval ne coururent le même risque. Lorsque, avec l’aide de Dieu, notre fille bien-aimée fut rendue à la vie, nous résolûmes tous de passer l’hiver à Lichtenau. Dans les promenades qui lui étaient prescrites et duraient des heures entières, était incluse, comme un déguisement discret pour tuer le temps, l’étude prolongée de la nature mystérieuse des nombres premiers, chez le promeneur solitaire. Première manifestation de son talent créateur après le martyre de l’inaction. Mais ce fut aussi elle qui embellit de façon profitable les longues soirées d’hiver par la lecture à haute voix des oeuvres importantes.
Au semestre d’hiver, le « Professeur » fut prié par l’université et aimablement persuadé par le Recteur Gierach de surmonter sa crainte. Et cet effort équivalait à une victoire. Les recherches effectuées à chaque heure de liberté, marquées d’une application indicible sur les nombres premiers conduisirent à la découverte toujours plus explicite grâce aux « figures sérielles » de sa propre Gestaltthéorie. Quand il entreprit, à ma demande, de montrer ces « petites découvertes que les mathématiciens ont bien déjà trouvées » au mathématicien le professeur Kowalevski, celui-ci en fut tout surpris et pressa de publier le résultat obtenu en ouvrage séparé. Ce but en tête, l’été 1919 s’écoula dans la douceur du foyer de Lichtenau.
L’année 1919-1920, tous retournèrent au cher foyer de la ville de Prague restée étrangère. Tout d’abord furent réaménagés les programmes de cours et ensuite se poursuivit la recherche de l’étude presque inépuisable des nombres premiers. En terminant son ouvrage sur les nombres premiers : « Je sentais une certaine mélancolie dans le bonheur de l’existence, la séparation finale de ce royaume très froid, sourdement sublime, des lois éternelles. »
1919-1925. Une nouvelle vie. Tous les esprits de vie s’élèvent comme pour un chœur : dans le domaine de la philosophie parut en attaque la loi des nombres premiers développée et exposée sur la base de la Gestaltthéorie.
1922 chez Reisland, « Pensées sur la religion de l’avenir » dans les sept sous-titres dont chaque chapitre particulier pourrait inspirer une œuvre. Parmi lesquelles, entre autre, les « Personnalités d’un ordre supérieur » une semaille qui semble avoir conceptuellement une action analogue à celle des Gestaltqualités et les autres travaux et conférences cités en partie dans le catalogue.
Dans le même temps sa nature éruptive le poussa, dans cette période enflammée de productivité, au drame. Non plus comme dans les premières années du siècle dans un idéalisme à l’assaut du ciel, les conflits tragiques du royaume élevé de l’amour comme dans Ulrich, Siegmar et Heliëa et Agathe traitant de la résistance de l’ancien monde et dans le milieu moderne : Le vieux Monde – Inferno et La fiancée des Etoiles mais avec un saut différent de hauteur dans un autre monde La Mère du Légionnair et une pièce dramatique cinématographiée sur les Russes. Dans une conférence de la Société Urania qu’il intitula : « Comment j’en suis venu au drame du Légionnaire », il expliqua à ceux qui voulaient entendre cet engagement.
Une relation impersonnelle au président qu’Ehrenfels encore étudiant connaissait superficiellement à l’université de Vienne naquit de leur intérêt réciproque. Masaryk s’était chaleureusement exprimé sur la Cosmogonie et Ehrenfels s’intéressait à la « Logique concrète », travail philosophique technique de Masaryk. Sa confiance s’accrut à partir de perceptions personnelles. Aussi a-t-il dédicacé au président son « Drame du Légionnaire » en y joignant l’avertissement. Le 25 février, Prague prépara la célébration du soixante-quinzième anniversaire du chef de l’Etat, le président Masaryk. Ehrenfels, allemand, se sentit appelé à lui envoyer en cadeau un avertissement senti avec éloquence, le poème est le plus libre qu’un sujet de l’Etat osât offrir en toute loyauté à son chef. Il s’achève par ces mots : Und hör’auch was des Deutschen Stimme spricht.
Ecoute aussi la voix de l’Allemand :Tu ne peux défendre de toute injureQui chaque heure, jour et nuitDans cet Etat, est faite aux Allemands ;Car déchaînées sont les passions du peupleAvant que ne s’expie la guerre civile,Avant que l’amour venu de l’Est qui nous unitNe couronne avec l’aurore le front des combattantsCela je le sais- cependant punir le crime de la fouleCommis dans l’ivresse de l’aveugle arroganceLe punir - ne serait-ce que d’un mot sévère et du rappel au devoirCela tu le peux. Annoncer, inflexible,Que le mensonge n’est pas la vérité,et que courbe n’est pas la droiteTu le peux aussi. Et moi qui en confianceSuis venu t’honorer de ce présentEdifier par la dureté d’une maxime précieuseCe qui en retour ne me fasse pas mourir de honte,Cela, - tu le dois - toi que la blancheur de l’âge a consacréPrêt dès aujourd’hui au dernier voyage !Car en vérité - Thomas - le temps presse gravement !
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En terminant son ouvrage sur les nombres premiers : « Je sentais une certaine mélancolie dans le bonheur de l’existence, la séparation finale de ce royaume très froid, sourdement sublime, des lois éternelles ».
Mazaryk avait d’un mot répondu à Ehrenfels : « Je vous remercie de la dédicace du drame et la reçois dans l’espérance que Tchèques et Allemands prendront vos paroles à cœur, celles de la dédicace comme celles du drame. »
« A nouveau insomnies, dépression profonde et rétrospection rigoureuse, mais adoucie par la résignation et de plus courte durée... Il fut à nouveau rétabli au début de 1929 et fit cours. Le soixante-dixième anniversaire de juin 29 tomba en même temps que la fin de son activité enseignante. Cela lui rendit le départ difficile. Beaucoup d’amour lui fut manifesté à cette occasion et la célébration commença à la maison avec les enfants et le fidèle ami Schlögl, sans compter un nombre de jeunes auditeurs et auditrices. G. Hauptmann fit cadeau d’une belle surprise au jubilaire avec son portrait et la dédicace : « A son très cher et estimé ami, Christian von Ehrenfels » :
Le futur nous a-t-il menti ?Ses jardins, ses prairiesQui nous attiraient puissamment ?Il est vrai, hors des paradisQu’il nous fit jadis miroiterNous a-t-il cruellement proscrits ?Ce qu’il nous a bien ouvertPour le malheur de notre lutteLa volonté de Dieu nous l’a scelléLes voies les plus ingrates de la percéeSur les champs des combats sanglantsNous poussèrent, pour l’achèvementAux corvées difficiles et aux tourments amers,A présent nous vivons ! EntourésDes souffles du printemps et des vapeurs de l’abîmeNous vîmes le meilleur saigné :Pourtant malgré tout ce qui a péri,L’espoir vit dans les bonsQui, constamment, au suprême ont aspiré.
Agnetendorf, le 30 juin 1929. [12]
Celui-ci après son trépas lui a lancé sur la tombe la belle parole d’amitié : « un des plus nobles combattants pour des buts suprêmes nous a quittés avec Ehrenfels, Einer der edelsten Kämpfer für höchste Ziele ist mit Ehrenfels für uns dahingegangen ! » [13]