Antipositivisme
Pierre Dortiguier
 
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Un dualisme ouvert et clair

vendredi 3 juin 2011

Le physicien Boltzmann a - en dépit de sa tendance à se rapporter au principe originaire ambigu et donc, comme hypothèse cosmique, d’emblée invraisemblable, du matérialisme, - exprimé une pensée que l’on peut aisément adapter à l’hypothèse du chaos absolu, et semble accorder à cette vue une valeur opérative. Je le cite aussitôt en en modifiant la forme en conséquence :

Dans le chaos absolu toute continuité, légalité et formation (Gestaltung), comme le montre notre monde de l’expérience, est infiniment invraisemblable ; comment, si le chaos absolu est le principe originel, notre monde de l’expérience en arrive-t-il à cet état infiniment improbable ? L’improbabilité n’est pas l’impossibilité. Il est très improbable, avec deux dés, de jeter un millier de fois douze successivement. Mais ce n’est pas impossible. Et si le jeu de dés est poursuivi suffisamment longtemps, l’apparition de telles séries est tout bonnement probable. Si donc aussi l’univers infini se trouve dans l’état chaotique, il aura - et ceci est nécessairement lié à l’essence de la probabilité - des domaines absolument finis, relativement infiniment petit dans lesquels apparaît quelque chose d’infiniment improbable. Une pareille partie de l’univers infini est notre monde de l’expérience, le système solaire, la voie lactée et toutes les étoiles fixes. Notre monde de l’expérience représente donc un domaine d’exception du chaos infini. Il retournera après un temps long, mais pourtant fini, à un état absolument chaotique. Mais une autre partie quelconque de l’univers peut adopter un état, dans lequel le mouvement, la vie, l’évolution dominent et à la fin, de nouveau, s’ensuit la descente. Car ce qui provient du hasard est passager, et seul le nécessaire demeure.

On voit, et c’est le même procédé qui antérieurement, du point de vue dualiste, a été reçu pour l’explication du début de l’univers. Que pour cette explication suffise également la configuration continue la plus minime qui soit concevable, alors que, d’après Boltzmann, tout l’ensemble de notre monde de l’expérience, le système solaire, la voie lactée, les étoiles fixes, seraient à considérer purement contingents, ne change rien d’essentiel à l’utilité logique de la pensée.

Si nous avons donc dans une pareille conception affaire à une hypothèse scientifiquement discutable, son infériorité se révèle pareillement à l’égard du dualisme déjà dans l’examen de sa valeur explicative : si tous les ordres, légalité et Gestalt, sont issues du hasard absolu et donc infiniment improbables, une nouvelle ordonnance et configuration ne peuvent pas continuellement et toujours se reformer. Les tendances de la ramification quantitative et qualitative dans le futur demeurent inexpliquées. Inexpliquée par cette hypothèse du hasard n’en demeure donc pas moins l’ensemble du monde organique. La tendance des terminaisons aveugles est sans doute expliquée, mais d’une façon qui semble comme faite pour rendre visible la proposition : « qui prouve trop, ne prouve rien » qui nimium probat, nihil probat.

Que l’on pèse ce qui suit : Celui qui avec deux dés jette successivement mille fois douze - pour autant qu’il lui est assuré que ceci est venu de façon purement contingente et qu’il n’y avait pas un quelconque lien causal inconnu - n’attendra pas de jeter à nouveau 12 jusqu’à la millième fois. Le profane comprend même très souvent que la chute encore une fois de douze est particulièrement improbable. En revanche, on ne parle pas en réalité de plus grande chance que la première fois, c’est à dire la probabilité 35:36. Cela signifie, transporté dans notre cas : quand nous avons sérieusement la conviction que toute la légalité de notre monde de l’expérience ne doit réellement son origine qu’au hasard qui n’était provisoirement, au départ, qu’infiniment improbable, il nous faut par conséquent tenir la continuation finie la plus petite concevable de cette légalité dans le futur pour infiniment improbable. En d’autres termes, nous devons à tout moment attendre de façon imminente avec une certitude physique l’accomplissement général et immédiat de la « tendance des terminaisons aveugles », c’est-à-dire la chute du monde comme immédiate. Et si cette attente avait été contredite par expérience pendant sept, pendant dix décennies de notre vie, toujours de nouveaux par l’expérience, nous devrions aussi longtemps que l’hypothèse du hasard nous est certaine, néanmoins ne pas la négliger.

Oui, mieux encore, ce que nous nommons notre image du monde empirique n’est composée que pour une très petite partie d’expériences directes mais en très grande, d’interpolation entre des expériences directes et des raisonnements d’expérience, que nous tous développons d’après le principe d’avantager les suppositions qui communiquent à notre image complète du monde la plus grande mesure de simplicité, de continuité et d’accord. Il nous faut rompre avec ce principe fondamental de considérations de la nature et le remplacer par un opposé. La supposition que le même soleil le matin que nous avons vu se coucher auparavant le soir, qu’il est le même soleil dont nous observons aussi l’état à différentes heures de la journée, que, pendant que nous ne le regardions pas, il a sur une voie continue fait le chemin d’une position d’observation à une autre, sans variations et sans écart, toutes ces interpolations et toutes les analogues de notre milieu qui touche nos objets usuels, nos propres créations, nos amis et familiers, devraient être au contraire renversées, réprimées, évitées, comme erronées, comme précisément controversées pour le comportement rationnel. Car si tout ce qui est ordre et légalité ne doit son existence en réalité qu’au hasard absolu, alors ces interprétations sont toujours les plus probables qui n’accordent pas à l’ensemble de l’image du monde la plus haute, mais au contraire la plus petite mesure en ordre et en légalité .../.... De toute éternité et donc dans la matière, un désordre chaotique est lié de façon étrange et inconcevable à un ordre rigoureux et à une légalité. Vu que l’on n’échappe pas à cette hypothèse également par un relativisme extrême, sinon par des grandeurs spatiales et temporelles absolues, on devrait penser de façon déterminée la mesure des forces de la matière bien par des grandeurs absolues de relations, car la relation de grandeurs entre 7 et 13 est tout aussi bien par elle-même une grandeur absolue que 7 et 13 en soi. Le conflit de la légalité et de l’anarchie ne peut pas s’éloigner de la représentation de la matières éternelle. Car elle n’éclaire que la tendance des terminaisons aveugles et peut-être aussi de la formation des traces, mais en aucun cas les tendances à la ramification quantitative et qualitative dans le futur, en un aucun cas donc l’ensemble du monde organique, et c’est pour cela que cette conception dualiste dissimulée, peut tout aussi être reçue par rapport au dualisme ouvert et clair que toutes les autres tentatives d’explication rapportées jusqu’ici sur un fondement analogue, dans l’histoire de la pensée humaine.

Ehrenfels fut un collègue de Boltzmann, dans un univers viennois positiviste qui leur était hostile –et conduisit au suicide du savant - et gagné aux idées du physicien Ernst Mach prêchant une économie de pensée. Les intuitions dualistes d’Ehrenfels percent le langage matérialiste affecté de Ludwig Boltzmann, avec lequel il s’entretenait avec enthousiasme, et s’imposent par l’hypothèse d’un point de vue supérieur à l’anarchie et la légalité étroite qui oublient qu’un jugement empirique est le palier d’une certitude et nullement son substitut, comme Leibniz l’avait également indiqué, en énonçant que le fait que le soleil se lèvera demain n’est qu’une certitude empirique.

 
 
 
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