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Un aimant invincible

jeudi 1er mars 2012, par Pierre Dortiguier

C’est ainsi que le breton Chateaubriand (1768-1848) parle de l’attachement au sol de la patrie : « La Providence a, pour ainsi dire, attaché les pieds de chaque homme à son sol natal par un aimant invincible » [1]. A cet égard le système utopique qui se substitue à présent au monde, et se concentre dans une simple idée de ce monde, et non dans une capacité de vision de la multiplicité ou de l’individualité sporadique des langues, des êtres, des sentiments, de la volonté, bref des arts, du cours du monde, eût écrit Hegel, veut vaincre la Providence.

Le premier symptôme de cet attachement est connu, à parler psychiatrie, par la nostalgie : la souffrance de la séparation du pays ou de sa maison, peut devenir intolérable, mais elle est apaisante, au sens ou elle est une élévation, au contraire, si la périphérie de notre circulation ou le lien des échanges propose à l’esprit le concept de l’origine, de la force et de l’alimentation de ce point de départ de toute forme que l’on nomme très suffisamment une nature.

En soi, cette nature est aussi inaltérable que le caractère ; des illusions historiques ou des constructions hâtives et intéressées étendent fictivement, devons-nous le préciser, le temps de façon à parler d’une agrégation de peuples qui auraient, par exemple chez nous formé la France ; c’est une sorte de lieu commun, une propagande auquel certains savants enquêteurs résistaient, comme chez nous Montesquieu dans l’Esprit des Lois, ou le comte de Boulainvilliers, car l’expérience juridique faisait apparaître des accumulations plus que des fusions d’existence dans la vie de la nation.

L’exercice de la colonisation qui n’en était pas exactement une, mais plutôt d’une occupation économique de plusieurs pays ultramarins par la France, a donné ce paysage impérial dont la France nouvelle est la suite, sinon la stagnation. Nous ne sommes pas devenus un autre peuple, comme on l’enseigne, mais élargissons le volume d’un empire. Pour les immigrés la question de l’aimant invincible du sol n’est pas refermée. Elle s’élargit au contraire et la conséquence en sera, pour les observateurs politiques, une extension de la communauté européenne au Maghreb – au Maroc en particulier où sont de nombreuses propriétés européennes - et à des territoires d’Afrique. Là encore le sol – le bled - y retient la descendance d’une population ; sol qu’elle ne quitte aucunement et n’entend pas le faire, par une sorte d’aiguillon de la Providence dont on parle.

On a traité, en style de plaidoirie, de l’opposition du droit du sang à celui du sol : l’on s’est rangé à la position de Renan et des légistes français, plus par concession que par conviction, car l’Allemagne tend à renforcer son manque de naissances par l’Europe centrale et orientale, dont elle faisait partie avant la victoire de la coalition russo-anglo-américaine. Il y a là une aspiration de son propre sang impérial, peut-être, dira-t-on, un retour de la fameuse Horde d’Or dont le Reich traditionnel fut un écho, comme l’indique le nom même d’Autriche (Empire oriental, Oesterreich). Et il est remarquable que ce même afflux de population polono-balte et secondairement danubien qui maintient la démographie de l’Allemagne, même si en Roumanie, par exemple, la baisse démographique est à peine compensée par l’augmentation des Tziganes, chez nous est le seul élément à s’intéresser au repeuplement du sol agricole. Serait-ce que l’aimant dont nous parlons est plus magnétisable avec l’Orient européen qu’avec le versant septentrional du continent africain ?

Dans son Histoire des Perses en deux tomes (1869) parue chez Henri Plon à Paris, qui n’est bien lue en français qu’en Iran, et pourtant est depuis longtemps en livre de poche Reclam, en morceaux choisis, Outre-rhin, est traité de l’augmentation des territoires par ce modèle d’Empire que fut le « pays pur » des Perses partagés entre la domination des uns et la suzeraineté des autres, mais avec subsistance de l’individualité de chacune des entités en rapport mutuel. La religion suivait, mais avec une métamorphose. Les dogmes iraniens anciens devenaient plus coercitifs et réclamaient un clergé, et la liberté s’en trouvait amoindrie. Un peu comme chez nous la religion laïque, dont le clergé est plus nombreux et intolérant que l’ancien. C’est ainsi que se serait répandu en Iran, le mazdéisme, avec le pouvoir des mages, par contraste avec le zoroastrisme ancien : « L’homme de l’ancienne loi avait été libre dans ses allures, et, sauf l’adoration des êtres divins et l’observation des lois morales, la religion ne lui commandait rien, et surtout ne l’effrayait pas… Du culte primitif, on conservait tout, sauf la liberté des consciences ; mais on y ajoutait beaucoup. C’était comme un de ces châteaux, d’abord formé d’un seul corps de logis, et autour duquel s’accumulent des ailes, des tours, des étages, qui font disparaître l’ancienne fondation, sous leurs aspects multipliés. » [2]

Si l’on adapte ce modèle à la situation du jour, l’on déduira que les obligations se font plus lourdes ; les charges aussi dans la société confondue avec l’Etat ; chacun cède sa liberté, comme l’observait Rousseau, pour un contrat qu’il ignore mais auquel il fait référence quand il ne peut trouver un sol qui le retienne, surtout s’il est toujours pris par l’appel, l’aimant original, à défaut duquel toute originalité justement disparaîtrait.

Faut-il maintenant apercevoir dans ce chaos français de quartiers ghettoïsés une persistance de cet appel du sol étranger qui interdirait toute relation autre qu’un lien technique et médiatique ? Et la phrase de Chateaubriand perd-t-elle de sa force ou souffre-t-elle au contraire d’une prolifération de sens qui accompagne toujours la décadence, à savoir ce temps où tout problème formulé équivaut à l’apaisement d’une crise insoluble, plus qu’à sa compréhension, et où le dogme n’est plus qu’une obligation et non une affirmation d’existence, le ressort de la volonté ?

Notes

[1] Génie du Christianisme, 1ère partie, livre V, chap. XIV

[2] op. cit. tome second, ch. III, Zoroastre et sa doctrine, p.61

 
 
 
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