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Trois étapes de la politique européenne du général De Gaulle

par Elmira Irani

mercredi 1er juin 2011

« En voulant et en proposant l’organisation d’une Europe ayant sa propre politique, la France est certaine de servir l’équilibre, la paix et le progrès de l’univers ».

Présentation du Mémoire

Pendant l’année universitaire écoulée, le cours dispensé par M. le professeur Ayoubi portait en francologie sur l’histoire politique des années du gaullisme dans une France renouvelée par la Vème République, que de Gaulle lui-même qualifie de « France nouvelle, telle que la Cinquième République est en train de l’accomplir. » devant le représentant de l’Egypte, le maréchal Amer, le 16 octobre 1965, auquel il compare « l’Egypte nouvelle », comme je le cite en son lieu. Cette période ne m’a pas laissée indifférente, car quelque chose se superposait aux événements, à savoir l’idée que le général de Gaulle se faisait de la France, de l’Europe et du monde. Je connaissais le nom et les faits qui illustrent le rôle historique de l’homme d’Etat français. Mais cette période de retour au pouvoir en 1958 et jusqu’à son départ volontaire, après son échec au référendum de 1969 me semblèrent plus importantes que celles ordinairement décrites et qui ont la seconde guerre mondiale pour cadre. Nous avons affaire à une personnalité qui appuie son action sur l’idée vivante de grandeur, laquelle ne se nourrit que de l’espérance qu’elle produit, et de l’élévation divine. Dans son cours, M. le professeur Ayoubi a insisté sur la lutte que de Gaulle a menée contre les atlantistes de droite et de gauche, et son appel constant à la volonté populaire. C’est cette lutte que j’ai voulu restituer, comme celle d’un prophète brisant les idoles. A notre avis, de Gaulle eut cette allure prophétique, et le caractère religieux de ses pensées ne peut échapper à une lecture critique et à un sentiment musulman.

Je vous prie, en vous remerciant de votre bienveillante attention, de tenir ce Mémoire sur les trois années de politique européenne de Charles de Gaulle, comme plus orienté vers la réflexion politique que vers l’analyse historique proprement dite ; cette dernière nous aurait demandée plus de temps et aurait dispersé notre attention. Ce mémoire obéit néanmoins à un impératif historique : il suit une chronologie ; il peut donc vous apparaître du genre historique, et cependant il est (nous nous permettons d’y insister) un examen relevant des Sciences politiques, car le point central de notre étude est la personnalité du général de Gaulle, la recherche de l’authenticité de ses propos, à savoir sa véritable pensée formulée dans des discours fréquents accompagnant chacune des grandes décisions.

J’ai donc présenté quatre chapitres, en prenant le départ de l’année 1964, qui est celle de la définition de « l’Europe européenne », et nous terminons par l’année 1966 qui est marquée par deux événements de portée internationale : le départ de la France du commandement intégré de l’O.T.A.N, le 7 mars 1966, et le discours de Pnom Penh de septembre, qui est une condamnation de l’impérialisme américain, et ceci avec comme arrière-plan, à la mi-août la Révolution culturelle chinoise. Présenter ce Mémoire implique de justifier aussitôt le choix de cette chronologie. Ces trois années sont sous le signe des paroles du président de Gaulle, qui est sa formule politique : la détente, l’entente et la coopération. Nous reviendrons plus loin sur la justification de la chronologie. Mais passons à l’aspect formel de notre Mémoire. Le but de mon Mémoire, je vous prie d’y porter déjà attention, avant de lire le paragraphe consacré à ce thème, est donc d’inviter à la réflexion, plutôt que de découvrir des causes cachées, comme s’y livrent les historiens. J’ai travaillé sur du connu : ce sont les œuvres écrites et les déclarations reproduites par les journaux, celles du Président, de ses ministres ou de ses adversaires. L’utilité de ce Mémoire sur les trois années de la politique européenne gaulliste ressemble à celle des Morceaux Choisis et commentés. Il y a donc des répétitions inévitables, car le propre de l’orateur politique qu’est de Gaulle est de convaincre constamment par référence à des principes d’action, en faisant appel aux vertus d’espérance, à la nécessité de l’effort, à la grandeur de la France devenue un devoir pour les Français. Il s’agit aussi, pour lui, de justifier un régime proposé à l’assentiment du peuple et qui vient de débuter, et qui doit donc faire ses preuves pour mériter la confiance du peuple. Aussi les chapitres sont-ils un exposé continu et récurrent des principes fondamentaux de sa politique, et enfin un rappel de la vision que le chef de l’Etat a de l’Histoire et de l’Homme.

Il y a donc une structure identique des quatre chapitres à travers la série des événements, et il importe de bien avoir présente à l’esprit la chronologie pour lire le mémoire. Aussi l’avons-nous placée au début du Mémoire. Il faut aussi admettre que nous ne pouvions accorder qu’une place réduite aux thèses des adversaires du président français : ceux-ci sont dits par de Gaulle même des atlantistes, c’est-à-dire des gens passifs devant les Etats, tout comme les communistes, alors rassemblés dans un parti très bien organisé, riche et influent dans de hautes sphères, l’étaient devant l’Union Soviétique. Mon Mémoire, à cet égard, peut être lu comme une sorte de dissertation où deux thèses, celle de l’Espoir, comme aime à le dire le Général et celle du « Renoncement », selon son expression favorite, s’affrontent. Il est vrai que nous accordons une place à ses ministres dont le plus important, après le Premier ministre George Pompidou, est celui qui resta près de dix ans en poste aux Affaires Etrangères, Maurice Couve de Murville.

Je voudrais prévenir une critique, en terminant cette présentation : s’agit-il d’une pure et simple défense de l’œuvre et de la pensée du général de Gaulle ? Non point. Nous avons voulu faire preuve d’objectivité. Aussi avons-nous, comme un journaliste, suivi la trace des événements par citation de la presse nationale parisienne. Il y a donc, du moins cela a été notre intention, une sorte de dialogue, non pas seulement entre partisans et adversaires, par exemple à l’Assemblée nationale, dans le débat du printemps 1966 sur le départ de l’O.T.A.N du 7 mars, mais entre l’opinion publique ou médiatique, par exemple celle représentée par Raymond Aron chroniqueur au Figaro et professeur de Sociologie à la Sorbonne et aux Hautes Etudes, membre de l’Institut de France, adversaire du gaullisme d’après-guerre. Nous avons cité des extraits de ses Mémoires.

Problématique

De Gaulle veut, d’une part, une union européenne entre Etats soumis au protectorat atlantique depuis 1949 et en même temps une indépendance politique des Etats européens relativement à ce protectorat. Comment résoudre cette contradiction ? En élargissant l’idée d’Europe au niveau d’une grande politique mondiale.

1. Pourquoi de Gaulle a-t-il soutenu l’Europe des Six ? Elle est, selon lui, une base économique à laquelle il manque un sommet politique, c’est-à-dire une volonté autonome ! Le plan Fouchet de 1963 est un projet d’union politique d’une Europe des Six, économique et militaire sous protection américaine. Il s’agit pour de Gaulle de donner une tête politique à une Europe des Six existante et nécessaire pour se défendre contre les importations américaines, en vivant de l’industrie allemande, centre de l’Europe occidentale.

2. De Gaulle a proposé, selon son expression seule authentique, une Europe européenne - et non point comme on l’entend dire, une « Europe des patries » - pour se dégager de la puissance américaine qui est selon lui indifférente au sort de l’Europe et ne la voit que dans son opposition à l’hégémonie soviétique. Il pense à une autodétermination : l’Europe aux Européens, de l’Atlantique à l’Oural.

3. De Gaulle n’a pas réussi à entraîner les pays européens à se retirer de l’O.T.A.N, mais pour lui, ce n’est qu’un demi-échec, nous insistons sur ce point. Il propose en effet une tête politique à l’Europe, la France, et un corps principal : l’union franco-allemande. Il dit tout haut ce que l’Allemagne ne peut pas dire. En fait, le général de Gaulle visait plus loin et plus haut que ses partenaires européens qui n’avaient pas la même liberté que la France devenue puissance atomique, avec une autonomie de défense. De Gaulle, dans ses actions, vise toujours (c’est ce que nous a appris sa lecture) un futur lointain ; ce geste de quitter l’O.T.A.N a une vertu exemplaire, une portée plus qu’européenne, mondiale, internationale. Il s’agit que chaque pays se dégage d’une hégémonie, américaine ou russe, qui le laisse passif ; et c’est dans un climat nouveau que peut seule naître la paix ; tel est le « message » de de Gaulle, à travers cette initiative qui souleva beaucoup d’oppositions au sein des partis politiques.

Questions de recherches

Je veux consacrer quelques lignes aux difficultés rencontrées et aux aides reçues. Tout d’abord, j’ai pu trouver quelques livres à Téhéran et ai dû constater l’absence de livres du Général à l’Ambassade. Je me suis adressée ensuite au Centre Pompidou pour avoir des articles de la presse de l’époque, dont Le Monde, Le Figaro, Combat etc. ; des difficultés insurmontables de consultation à distance se dressaient alors devant nous, lorsqu’il m’a été possible d’être mise en relation avec un ancien collaborateur, de 1970 à 1973, de l’Institut Charles de Gaulle que mon travail m’a donnée l’occasion de connaître. Il m’a, avec son expérience de la recherche, procurée des journaux et les exemplaires des Discours et Messages, en plus de l’édition qu’il avait produite d’extraits de discours du Général en 1973. M. le professeur Ayoubi, qui l’a connu à Paris, m’a recommandée de suivre ses indications et j’ai donc vu s’ouvrir tout un monde politique, mais aussi une méthode de travail et de dissertation que sa qualité de professeur de philosophie lui rendait familière.

J’ai avant tout voulu étudier les réactions de la presse parisienne d’importance nationale aux idées du général de Gaulle, mais sur les conseils de M. Ayoubi, j’ai d’abord restreint la période étudiée et l’ai circonscrite à la période de 1964 à 1966, en publiant du reste, en annexe, tiré du numéro 6700 du Figaro du 14 mars 1966 qui m’a été communiquée, le texte intégral de l’Aide-mémoire français aux quatorze représentants de l’Alliance atlantique à propos du retrait de l’O.T.A.N.

J’ai dû supprimer la citation de nombreux documents et développements, au profit de la clarté de l’idée, en recevant ce conseil : « Qui ne sait se borner, ne sut jamais écrire ».

Abordons maintenant les questions techniques de méthodologie. Comment définir notre méthode, ou plutôt comment s’est-elle imposée à nous, au contact du sujet ? Le plus simplement possible nous dirons que le texte a été notre guide. Il est très étonnant de lire des livres sur de Gaulle avec des expressions entre guillemets, mais sans que l’on puisse juger sur pièces ; la paraphrase se substitue à la lecture directe. Sans la lecture directe des Discours et Messages de de Gaulle, plusieurs vérités sont difficiles à trouver : la liaison entre tous les problèmes est un principe gaulliste. Une question européenne est toujours liée à la situation mondiale. Le communiqué de sortie de l’O.T.A.N est identique à la déclaration de Phnom Penh au Cambodge. Nous avons recherché l’identité des principes d’indépendance, de coopération etc, à travers le temps (de 1964 à 1966) et aussi l’espace (en Europe, en Asie et en Amérique latine). C’est pour cela que la lecture de la presse est indispensable, car en ouvrant le Figaro et d’autres quotidiens parisiens de cette période que nous avons pu nous faire apporter, et en y cherchant un article relatif à l’Europe, aux relations franco-allemandes, par exemple, nous avons vu la première page consacrée au séjour de de Gaulle en Amérique latine.

La question posée est celle-ci : les relations franco-européennes sont-elles séparables des relations de la France avec le monde ? Non. Seconde question plus européenne : quand de Gaulle demande une Europe européenne, est-il suivi ou non par l’Allemagne et les autres partenaires ? Précisons la question : l’appartenance à l’Alliance Atlantique n’a jamais été remise en question mais la sujétion des français au commandement américain, oui, et pour des raisons européennes seulement ? Non. Le conflit terrible d’alors était en Indochine (Viêt-Nam, Laos, Cambodge, impliquant la Thaïlande comme base américaine) et c’est pour ne pas être entraîné dans un conflit qui n’avait rien à voir avec les intérêts de la France (et conséquemment des européens) que de Gaulle a voulu une indépendance militaire, une « force de frappe » atomique, et à cet égard il n’a pas condamné l’arme atomique chinoise.

Les limites de mon sujet se sont alors élargies et derrière la « question allemande », celle de son unité est, pour de Gaulle, comme pour nous qui le comprenons, plusieurs années après sa disparition en 1970, liée à une vision du monde : un monde où chacun prend ses responsabilités et qui n’est pas comme aujourd’hui, si on en croit les médias, à la recherche d’un leadership !

Ce sont des questions qui intéressent l’Iran aussi et c’est là le mérite des hauteurs de vue de de Gaulle qui a connu deux fois notre pays, en 1943, lors de la Conférence de Téhéran et durant un voyage qu’il relate dans ses Mémoires d’Espoir. Malraux et Couve de Murville, comme nous l’indiquons dans le Mémoire, gardèrent un souvenir formidable de l’accueil fait à Chiraz.

Hypothèses

Quelques hypothèses ont soutenu le présent travail. Tout d’abord la première, qui est à l’origine du Mémoire, celle d’une idée dominante chez de Gaulle : toute politique doit être au service de la Grandeur. C’est une hypothèse morale. La deuxième hypothèse de travail est qu’un homme qui voulait informer son peuple et lui communiquer ses desseins, a pu expliquer à la postérité le sens de ses démarches. Aussi avons-nous parcouru dans cet esprit les Mémoires d’Espoir, son livre posthume. Car une troisième hypothèse s’imposait à nous : il est possible qu’un homme réfléchisse son action et la domine ainsi. C’est pourquoi nous avons recueilli les expressions significatives du Général.

Sur le plan européen, la mention de la fameuse lettre de l’ex-chancelier allemand nous a permis de supposer qu’il y a eu une connivence entre la France et l’Allemagne et que le grand axe dont on parlait sous Jacques Chirac : « Paris, Berlin, Moscou », rompu par Sarkozy, appartient à la vision gaulliste.

Nous avons relevé dans notre mémoire qu’il y avait des « gaullistes allemands ». Ils sont mentionnés. Et les protestations atlantistes des dirigeants allemands nous semblent superficielles. Nous sommes mal placés pour juger aujourd’hui un pays qui avait pour capitale la ville de Bonn, et jamais que Berlin fût ou redevienne capitale n’était, nous a déclaré un correspondant, imaginable.

J’ai pour cela pensé que l’hypothèse la plus valable pour juger de la politique gaulliste était de la rapporter à une foi, à une conception non matérialiste de la société. Mon sujet ne s’y prêtait pas directement, mais cette idée devrait s’imposer à tout lecteur, comme à moi-même.

Objectifs du Mémoire

Quel but poursuit ce mémoire, et que propose-t-il de démontrer ? Nous pensons pouvoir ainsi détruire certaines idées fausses, qui sont des caricatures, telle celle présentée par le célèbre chroniqueur du quotidien Le Monde, M. Maurice Duverger (né en 1917). En effet, dans un très solide article publié sur Internet, le professeur de paris IV, qui est en même temps journaliste, M. Jean-Paul Brunet (né en 1940) donne cette citation d’un article du Monde par le célèbre professeur de droit Maurice Duverger, sur « la désinvolture à l’égard de nos partenaires, la volonté de faire cavalier seul, le rêve de dominer l’Europe, etc. »

Démontrer, m’a dit un français analysant la langue française, c’est d’abord montrer, faire voir, mettre en évidence ce qui est et ce qui n’est pas présent. De Gaulle a été populaire et, comme tout personnage populaire et de dimension historique, attaqué, caricaturé et jalousé. L’un des points importants de mon Mémoire, auquel nous renvoyons tout de suite, est l’entretien avec le journaliste Michel Droit, dans lequel il rectifie des opinions qui lui sont attribuées, comme ce concept d’« Europe des Patries ». Si donc j’ai pu faire apparaître de Gaulle tel qu’il fut, et si j’ai pu faire partager notre admiration progressive de cet homme, je pense alors contribuer à faire avancer cette science historique à laquelle notre travail veut servir de point d’appui. Mon but est que ce Mémoire puisse être utile à nos compatriotes qui cherchent plus qu’à connaître la nature de la France ou l’Histoire de France, mais à comprendre ce qui fait aimer la France. Je serais heureuse si ce Mémoire pouvait alimenter une recherche historique. Si l’on me demande ce qui m’a le plus étonnée, dans cette recherche, en somme ce que nous ignorions et que nous voudrions annoncer au lecteur, c’est que l’action européenne de de Gaulle a eu un soutien public de taille, celui du Chancelier Adenauer, comme en témoigne l’article de la Gazette de Liège sur une France nécessaire à l’Europe. Et il semble que ce soutien ait été national et qu’ainsi dans les pays européens, il y avait des gaullistes plus nombreux qu’on ne pense. Sans cet appui et le consentement réel des élites allemandes, il semble que de Gaulle n’aurait pu avoir l’audace de persévérer dans son action. Il y a donc là un paradoxe : cet homme entré dans l’Histoire par un affrontement traditionnel entre les deux pays, a en réalité brillé et obtenu une stature européenne et internationale (car pour lui le monde et l’Europe sont inséparables) grâce à l’appui de ce pays, que cet appui soit ouvert ou discret, à cause de l’alliance obligée du Pacte Atlantique. Cet article français du Chancelier est lisible en fin du Mémoire.

La question posée est la suivante : de Gaulle critiqué à l’intérieur et à l’extérieur de son pays était-il solitaire, perdu dans un rêve de grandeur, ou disait-il tout haut ce que de nombreux Européens et d’autres gens dans le monde pensaient, à savoir qu’il faut une indépendance et une liberté pour coopérer et non pas s’affronter ?

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