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Traductologie & journalisme franco-iranien

Par M. le doctorant Nima Nikedjou

mercredi 1er juin 2011

Pour l’obtention du mastère à l’université de Téhéran, automne 2010.

« Tant vaut l’homme, tant vaut le métier, et réciproquement. » Diderot, Le Neveu de Rameau (œuvre posthume).

« Là où les travaux ne sont pas ainsi distingués et divisés, où chacun est un artiste à tout faire, les industries restent encore dans la plus grande barbarie. »

(Kant, Préface aux Fondements de la Métaphysique des Mœurs (1785)

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple » (J.-J.Rousseau (1712-1778), Préface des Confessions).

Dans ce Mémoire qui a la structure d’une longue dissertation traitant de la traduction médiatique, quelques « concepts auxiliaires » sont proposés par un homme de métier, qui rendent compte de son travail médiatique exercé à la radio et à la télévision. La forme de ces concepts calquée sur une expérience justifie néanmoins de se réclamer d’une thèse, c’est-à-dire, à parler grec, d’une position qui soit une réflexion synthétique capable de prendre place à l’université.

D’ordinaire le chemin de la conceptualisation ressemble à la déesse Minerve sortie toute armée de la tête de Jupiter, selon l’image des philosophes et poètes grecs qui décrivaient le processus déductif d’invention et d’application d’une idée.

La voie que je m’efforce de suivre devant vous procède à l’inverse. Elle est inductive, comme disent les logiciens ; elle part du rassemblement des faits d’expérience, elle part du métier, pour dessiner une figure ou un schéma de concepts. Cette voie ou méthode repose sur une collaboration entre les métiers et l’université définie comme gardienne et inspectrice du savoir théorique et transmissible.

Il s’agit, en fait, d’une interrogation du métier de l’intérieur, comme on m’a enseigné que, suivant la légende, Socrate visitait à Athènes les artisans pour recueillir leur savoir-faire et bâtir une logique allant du constat à la norme. En parcourant ce travail que je soumets à l’attention du jury universitaire bienveillant et curieux de connaître le travail médiatique exercé à la radio et à la chaîne de télévision, une formule de Jean-Jacques Rousseau dans la préface de ses douze livres des Confessions, me revient à l’esprit, que je prie mes lecteurs de ne pas traiter comme un défi téméraire : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi ». Bien sûr, il s’agit de l’ego journalistique, car, en littérature universitaire nous rencontrons des traducteurs littéraires, rarement des interprètes qui définissent leur métier et je n’ai point lu de journalistes qui aient conceptualisé leur rapport à l’auditoire, si l’on considère que l’illustre sociologue français défunt Pierre Bourdieu (1930-2002) dissertant sur le journalisme, n’a jamais été homme de métier. Que dirait-on d’un philosophe des mathématiques qui n’ait pas la tête arithméticienne et répugne à calculer ?

Je présente ici un « univers du journalisme » en reprenant la définition qu’en donne feu le sociologue Pierre Bourdieu. Ceci pour bien montrer que je ne fais pas cavalier seul dans mon examen de conscience professionnel, condition indispensable à tout essai de conceptualisation : « L’univers journalistique est ce que j’appelle un champ relativement autonome, c’est-à-dire un espace de jeu où les gens jouent selon des règles particulières, ou, plus exactement, des régularités spécifiques - ce n’est pas exactement la même chose - différentes par exemple de celles du jeu scientifique ; un microcosme dans lequel ils développe des intérêts spécifiques, qui sont au principe de luttes spécifiques, dont les plus typiques sont les luttes de priorité. Mais si le journaliste et le physicien, que tout sépare en apparence, ont en commun qu’il faut arriver le premier (pour diffuser une nouvelle ou pour annoncer une découverte), le contrôle des moyens qui peuvent être mis en œuvre pour triompher est beaucoup plus strict dans le champ scientifique, qui est beaucoup mieux protégé et protège donc beaucoup mieux contre les tentatives et la tentation de la falsification. Le jeu journalistique a donc une logique propre qui fait qu’on ne peut comprendre complètement les actes d’un journaliste quel qu’il soit si on ne réfère pas ce qu’il fait à l’espace du journalisme, c’est-à-dire à l’ensemble des relations qui l’unissent à tous les autres journalistes. On peut voir un exemple de ces effets de champ dans le fait que, quand un des organes de presse qui comptent, c’est-à-dire qui ont du poids dans le champ, traite un sujet, tous les autres sont obligés d’en parler. Ou encore dans le fait que, la structure du champ journalistique ayant été profondément modifié par l’intrusion de la télévision et, avec elle, de l’audimat, les effets de ce changement se sont fait sentir jusque dans les régions les plus autonomes de ce champ, jusqu’au Monde et à France Culture par exemple ».

Présenter une thèse implique afficher une position, et de la comparer avec celle d’autrui ; tel est le sens originel du mot grec de « thèse ». Le point de départ de nos réflexions est une prise de conscience de mes actes, et une accusation de subjectivité à notre encontre, quoique inévitable, se heurte déjà à cette vérité exprimée par le poète Goethe dans le Prologue du second Faustparu en 1832 : « Au commencement était l’action ». Que celle-ci soit la condition première de la réflexion et son accompagnement, qui pourra le nier, s’il a été homme de métier ?

En traductologie, pour reprendre ce néologisme canadien que nous devons à l’homonyme du footballer célèbre, M. Brian Harris, il y a d’abord des traducteurs qui essaient de formuler des règles pour faciliter moins leur travail que l’enseignement, la formulation, la pédagogie de leur activité. Et, à cet égard, les concepts que nous proposons ici font appel au bon sens bon sens, et en puisent dans le trésor de la philosophie générale. Ils sont des auxiliaires, mais le fossé demeure infranchissable, - telle serait bien ma thèse première -, entre l’art qu’est la traduction, et la science qui est le développement d’axiomes et de principes.

Néanmoins un certain fanatisme se développe au sein des contestations de l’enseignement universitaire en Europe pour imposer une figure du dénommé traducteur scientifique à côté de celle du traducteur littéraire. Ce dernier serait abandonné à son art, comme un poète à son génie, tandis que le premier introduirait des paramètres sociaux, historiques. Qui ne pense à la fable de La Fontaine passée en proverbe, « La mouche du coche » (1671) :

« Une mouche survient, et des chevaux s’approche,
Prétend les animer par son bourdonnement,

Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
Qu’elle fait aller la machine. »

Je revendique ma situation dans l’attelage et ne conclus cependant pas que les traductologues, selon le fabuliste :

« S’introduisent dans les affaires,
Ils font partout les nécessaires »

C’est plutôt au rôle du cocher que je songe en pensant au rôle éducateur de l’université. Mais je demande de retourner à la justification de mon point de vue de travailleur médiatique.

Il n’y a pas de neutralité dans le savoir, et celui que nous exposons relève d’une pratique. Le présent Mémoire a donc refusé une métaphysique qui n’oserait pas dire son nom, mais renverrait dos à dos, dans un cercle sans fin, ceux qui parmi les traductologues sont partisans d’une traduction reflet de la langue source et ceux qui soutiennent la part inévitable d’invention et d’originalité dans l’atteinte d’une langue cible. Je n’ai du reste ni les ressources ni l’âge des disputes académiques, mais je pense honorer l’université et le véritable esprit académique en lui apportant une catégorie supplémentaire : l’expérience vécue. C’est elle qui intéresse l’étudiant qui cherche l’utile comme antichambre du vrai, et c’est de cette façon, comme je l’ai appris avec vous, que le légendaire Socrate questionnait les hommes de métier sur leurs habitudes, pour dégager une conduite générale.

La traductologie, comme chaque traductologue le précise, est une science jeune, ou plutôt adolescente, et elle prétend s’imposer avant d’avoir réellement produit ses fruits. Bien sûr, il y a des traducteurs nombreux et animés de l’honorable intention de préciser leur travail, de le rendre plus accessible aux générations qu’ils forment dans les chaires. Et les concepts seraient comme les cadres d’un tableau d’activité. Mais deux points sont à considérer ici, et qui expliquent les deux citations qui précèdent notre dissertation ou Mémoire sur le travail médiatique et ses conceptualisations possibles au point de vue pédagogique. On remarquera que ce sont des citations non de linguistes, mais de philosophes ou penseurs européens prestigieux, qui sont tous dans la tradition grecque de s’intéresser au métier et à la division du travail : Diderot (1713-1784) et Kant (1724-1804). Il ne me serait point venu à l’esprit de produire ces deux auteurs, n’ayant « pas, pour reprendre ce mot de Goethe (1749-1832) appris récemment d’un ami français, « d’organe particulier pour la philosophie », mais le même correspondant m’a communiqué les deux extraits de ces auteurs. Le premier, parle dans son livre Le Neveu de Ramea ou Jacques le Fataliste, d’idiotismes de métier et c’est cette particularité que j’ai tenue à rendre claire au lecteur, lecteur que j’espère devoir être un jeune confrère journaliste francophone.

Emmanuel Kant, sommet indiscuté de la pensée allemande et point de départ de « la grande philosophie » moderne – un peu comme on parle de la grande musique après Beethoven - insiste sur l’impossibilité d’être l’homme à tout faire, et qu’une stricte division technique libère la pensée. La pensée réfléchie ne peut se substituer à la technique : elle la prolonge. Toute autre attitude risquerait de donner raison à ceux qui prétendent que toute intuition sans concept est aveugle, et c’est, en effet, je le concède, le rôle de l’université d’éclairer les pratiques de la profession que j’exerce, mais la contrepartie est bien plus grave : tout concept sans intuition est vide, et le jury bienveillant ne me reprochera pas, je l’espère, d’insister sur cette seconde branche de l’alternative, en ajoutant que la nature a précisément horreur de tout vide.

Ce n’est point cependant un exposé intuitif que je propose, mais un exposé qui repose constamment sur l’intuition de mon travail. Je comprends par intuition non pas ce que je vois et impose subjectivement à autrui, mais ce qui se propose à moi comme objet. Et sans cette expérience du contenu de ce qui se présente à moi dans mon quotidien journalistique, dans mon continuum d’existence, comment parler sans aplomb d’objectivité ? Cette dernière est un mouvement, une manifestation et non pas un donné qui serait à ranger dans un catalogue d’opinions. Semblable conception nous a fait parler dans le présent Mémoire de phénoménologie.

En réalité, le fond de cette étude, que j’ai l’honneur de vous présenter, consiste dans la définition du langage comme communion naturelle. La langue est ce qui est commun. Les citations que j’ai pu recueillir du savant allemand du 17ème siècle, de langue française exquise, et juriste –ce qui me rapproche de lui- Leibniz (1646-1716) sur ce point mériteraient, dans leur pureté de style français, d’être popularisées et l’enthousiasme de nombreux contemporains que je cite dans ce travail pour le langage comme système de signes arbitraires diminuerait, mais je n’aurais garde de poursuivre plus avant sur cette voie, car je serais taxé de partialité, mais comment résister aux plus belles idées sur le langage quand elles sont exprimées surtout dans la langue que j’ai l’honneur d’aimer avec vous ?

Dans tout travail, il est d’usage d’annoncer son plan : nous ne dérogeons pas à cet usage. Mais il y a aussi un point de départ, ce qui se nomme un principe, qui domine tout plan et le fait vivre. C’est ce principe de notre travail que nous exposons ici, et le plan prendra alors sa place, et sa signification.

Point de départ de la critique du travail médiatique.

Traduttore, tradittore, traducteur, traître, sait dire avec élégance l’Italien. Le mot est spirituel et juste ; il est encore plus intéressant de noter que la même racine du mot, traduction, est dans le terme tradition : « Au sens étymologique, tradition, c’est transmission (en droit romain, la traditio est la simple remise d’une chose à autrui, sans qu’il y ait nécessairement transfert de propriété) ». Et le professeur – et aussi journaliste- Armand Cuvillier (1886-1973) qui fait cette réflexion pertinente dans son Manuel de Sociologie, n’oppose pas opinion à tradition, la première résulte d’une « condensation, d’un épaississement », ou si l’on veut d’une « cristallisation ». Je verrais dans cet acte de traditio juridique, de ce transfert, l’approche la plus véritable de mon travail médiatique. Feu Antoine Berman (1942-1991) traducteur d’allemand et d’espagnol, dont la réputation est grande dans le cercle de la traductologie, prétend que la « critique de la traduction » doit discerner la traduction estimée en gains et pertes par rapport à l’original, d’une estimation positive de cette dernière comme œuvre indépendante ; cela sort de nos limites et de plus nous paraît un peu exagéré, car si c’est une œuvre en soi, elle n’est plus traduction mais composition dans le style de… Il y a là une sorte d’occupation du temps de paroles dans les chaires qui ressemble à un échange de réputations, plus qu’à une discussion authentique, avec un sujet déterminé. Mais tout le monde n’a pas le don de la rigueur prophétique et la gesticulation n’en est qu’un fantôme ! Ces disputes, au sentiment de mon correspondant philosophe français, sur la traduction sont superficielles, car elles méconnaîtraient le but des traductions qui serait, dans l’éducation scolaire classique d’aider à composer dans la langue originelle ; système pratiqué dans le programme pédagogique qui mettaient les auteurs classiques anciens et modernes en modèle d’élévation morale, souvent lu en public, en de véritables « fêtes de l’esprit » dans la pédagogie des jésuites qui servit en Europe de modèle, dans de véritables « fêtes de l’esprit ». Cet aspect moral de la traduction, sa finalité orale aussi nous ont semblées assez intéressantes pour être dignes d’être rapportées.

Dans le cas de la traduction médiatique et journalistique, le poids des circonstances l’emporte sur les convictions théoriques qui ont fait aujourd’hui de la traductologie un essai de conceptualisation, en tous les cas, une discipline où chacun ne parle pas le même langage. En effet, le cas particulier des médias bouleverse le rapport du traducteur, tant au texte-source qu’au lecteur, car le temps presse, il faut projeter l’information, tenir compte des conséquences émotionnelles et politiques d’une interprétation précipitée, bref, le cas du journaliste traducteur ne saurait se régler sur la norme ordinaire des conventions littéraires.

Il y a un paysage proprement médiatique. Je suis, à cet égard, avant d’aborder l’œuvre maîtresse de traductologie qu’est l’ouvrage assez ancien de Mme la traductrice allemande Katharina Reiss traduit en français, une première étude conceptuelle de Madame Delphine Chartier qui est destinée, selon l’éditeur des Presses universitaires de Toulouse, aux étudiants spécialistes de langues étrangères appliquées et à ceux des classes préparatoires ou aux concours d’enseignement. « L’étudiant découvrira », précise cette universitaire toulousaine, en critiquant les lacunes académiques en ce domaine, « vraisemblablement que non seulement la traduction est tout autre chose que ce qu’il avait fait jusqu’alors, mais il découvrira aussi un domaine qui s’appelle la traductologie. Il sera alors confronté à une double tâche : celle de traduire en se positionnant comme traducteur (et assumer ses choix) et celle de conduire une réflexion sur ce que signifie traduire. » Le néologisme « traductologie », comme je l’ai déjà écrit, datant de 1972, est du canadien Brian Harris, désigne une occasion de définir les difficultés de la traduction relativement à la fidélité du texte à traduire, ce qui revient à classer les traductions en plus ou moins heureuses, selon le premier sens de la désinence-« -logie », l’essentiel étant d’apprendre la langue que l’on traduit ou trahit partiellement. Aucune traduction de Hafez ne saurait l’équivaloir, sauf à donner naissance à un autre poète, comme Goethe. Il y a cependant un style qui peut être imité, tout comme un poème, selon un mot rapporté de ce même Goethe, est d’abord ce qui est explicable en prose, ainsi que nous l’écrit notre correspondant français. Quant à parler par boutade,d’épistémologie de la traductologie, ceci dit par parenthèses, est une plaisanterie parisienne de M. Jean- René Ladmiral dans son tour du Monde de « conférencier errant » qui lui fit soutenir ce paradoxe sophistique à Genève. En effet, note mon correspondant français, s’il y a une logique des Mathématiques, dans un sens vague, il n’y a jamais eu sérieusement d’épistémologie des mathématiques, sauf à les apprendre, car ce sont les méthodes de raisonnement, et leur souplesse, qui font toute la discipline. Il y a beaucoup d’oisiveté dans ces discussions. Aussi vois-je plutôt un intérêt intellectuel réel dans une théorisation, une considération de la pratique journalistique, même si les conclusions apparaissent plus faibles que les prémisses, mais le mouvement ne se prouve-t-il pas en marchant, ainsi que le grec Diogène aurait réfuté Zénon qui prétendait établir l’impossibilité de « prouver » le mouvement ?

Quelles sont ces prémisses ou considérations préliminaires ? Il y a d’abord un point commun à tous les traducteurs : « Tout comme la traduction littéraire, la traduction journalistique fait appel à un certain nombre de compétences parmi lesquelles l’aptitude à comprendre le message véhiculé et à le restituer dans une langue authentique. » Suivent des considérations connues sur les « divers procédés de traduction, transposition, modulation et étoffement, afin de proposer un texte d’arrivée aussi fidèle que possible au texte source ». Et le maître de conférences, Madame Delphine Chartier d’indiquer que le texte journalistique « invite à acquérir d’autres compétences encore. En effet, l’ancrage de ce texte dans l’immédiateté suppose la prise en compte d’un certain nombre de facteurs : moment d’émission/ réception, donc importance de la contextualisation ; origine géographique de la source, donc nature vraisemblable des références ou allusions ; nature du support et du type de lectorat visé, donc rôle du point de vue énonciatif. C’est dire l’importance du savoir culturel qui, sous peine d’être caduque, doit être perpétuellement remis à jour dans une langue comme dans l’autre En effet, seule la connaissance de certains faits de civilisation appartenant au domaine de l’extra-linguistique peut permettre de décoder l’implicite. »

Nous laisserons de côté dans notre développement sur les spécificités de la traduction médiatique, ce qui ressort de la présentation des journaux, pour nous attacher à la radio et à la télévision.

Puisque je suis dans un domaine de relation entre le français et le persan, il faut brièvement signaler ce qui soutient conceptuellement mon travail, et qui est proprement sociologique. En France, feu Pierre Bourdieu a décrit dans un article célèbre la situation non libre du journaliste, qui est, dans le vocabulaire marxiste qui était le sien, « aliéné » par l’auditeur ou lecteur. Celui-ci reconnaît des valeurs et entend que le journaliste l’informe sur ses valeurs. Il ne reçoit jamais le fait brut. L’auditeur, par exemple, traduit déjà toute information en la faisant entrer dans un lexique de ses concepts, religieux, économique, politique, culturel, etc. Comme la mission du journaliste est d’informer, il faut qu’il connaisse ce que comprendra et à quoi se réfèrera le lecteur en entendant le mot choisi. C’est là une relation émotionnelle du journaliste à l’événement, et cette émotion est une donnée qu’il trouve étalée devant lui. C’est la matière, pour ainsi dire, impressionnable et touchant l’auditeur, pour user de la même métaphore scientifique, et particulièrement chimique, volatile, sur laquelle il travaille. Bourdieu met en garde : l’illusion du journaliste est de se croire indépendant, alors qu’il est lié à son auditeur.

Cette donnée émotive doit éviter deux pièges : dans le passage du persan au français et inversement, l’emprunt linguistique » est un danger de mésinterprétation possible. L’auteur français aborde ce problème dans le rapport de l’anglais au français, et ceci ne se pose pas en ces termes, pour nous, car il y a peu d’infiltration entre les deux langues françaises et persane. Toutefois une traduction mot-à-mot devra s’accompagner parfois d’un commentaire, soit pour restreindre la notion, soit pour l’élargir ou en atténuer une charge émotive qui ferait contre-sens. Cela vaut en particulier pour la différence de contextes religieux et laïques, ou dans le cas d’institutions inconnues en France par exemple, telle la guidance religieuse etc. La dualité du pouvoir étant une notion inconnue en France, il y a nécessité de le faire ressortir en traduction.

Maintenant, une solution qui serait la pire de toutes, dans cette communication perso-française serait l’emploi du terme neutre, passe-partout, que nous relevons souvent dans nos émissions (polysémie du terme persan de گزارش signifiant rapport, ou français de démarche, ou de débat, de déclaration etc. qui freinent la compréhension de l’auditeur français puisque ces mots recouvrent plusieurs termes distincts) Il y a alors la création d’un monde intermédiaire qui devient presque absurde, car le mot est clair, mais sa désignation tout à fait floue.

Ceci rappelle, selon l’observation reçue de mon correspondant, une remarque attribuée à Aristote sur l’excellence des couteliers de la ville de Delphes qui avaient l’habileté de faire d’excellents couteaux, « à plusieurs usages » ; et ce n’est pas un moindre signe, ajoutait-il dans une communication, qu’un mot, comme un concept, ait une vaste extension, selon la loi de énoncée par la Logique classique que l’extension est en raison inverse de la compréhension. « Les termes les plus généraux sont ceux qui ont le plus d’extension et le moins de compréhension ; les termes les plus spéciaux sont ceux qui ont le moins d’extension et le plus de compréhension ».

Une langue forte est, à cet égard, celle qui maintient « le plus d’extension », et nous entendons par force sa plasticité. Dans le même article le logicien français précise, ce qui n’est pas sans importance dans le domaine le plus spéculatif, comme le plus pratique, que « le terme singulier dont l’extension a une compréhension infinie ».

Il va sans dire que toute distinction entre la traduction littéraire et technique demeure superflue : il est admis que je n’ai pas à édicter les règles d’une traductologie ou de traiter des questions de traduction, comme il m’a été dit que l’Anglais s’exprime. Je parle d’une situation déterminée, celle du passage entre un auditeur attentif, qui est à conserver, et un locuteur qui ambitionne d’être entièrement compris, mais surtout - je le dis négativement - de ne pas égarer celui qu’il doit servir. Il s’agit là d’une relation commerciale avec une clientèle. La chose peut indisposer l’idéologue rompu aux excitations marxistes contre cette classe nécessaire de la société, mais peu m’importe ici la susceptibilité idéologique. Je ne retiens que l’intérêt des deux parties.

Qu’il me soit permis d’avertir aussi que je revendique un certain paternalisme envers l’auditeur, car il ne s’agit pas, ainsi qu’on peut le lire, d’une communion entre lui et moi, car il ne demande pas à participer à l’information, mais à la recevoir sans obstacle : c’est au journaliste de se dédoubler en se représentant le plus exactement possible en l’occurrence l’auditeur français, à éprouver avec lui le degré de clarté, de non ambiguïté de ce qu’il entend. Ici aucune traductologie ne peut intervenir, entendue comme une norme de traduction : l’expérience triomphe, et je reviens au texte cité de Diderot sur la capacité de pouvoir recevoir des impressions dans l’âme, en réalité, selon une maxime connue, de posséder une seconde âme.

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