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Sur un mot de Nietzsche.

mardi 21 juin 2011, par Pierre Dortiguier

« Une ambition nationale plus que jamais nécessaire ! Je dis bien une ambition, quoi qu’en puissent penser ceux qui toujours doutent, nient et, comme disait Nietzsche, clignotent » ! (Inauguration de l’aérogare d’Orly, le 23 février 1961)

Ecoutons, ainsi que De Gaulle [1] nous y invite, le chant du sage. Il célèbre, comme le Faust de Goethe que cite également ailleurs De Gaulle, l’affirmation d’une visée de type supérieur. Dans ce « drame célèbre », comme il le nomme, où se noue l’affrontement entre la puissance vertigineuse délivrant « l’esprit qui nie tout » et les résistances d’une volonté de sagesse, s’impose le dessin d’une figure ressentie comme étrangère à l’ordinaire, mais accordée à la destination de l’homme. De même sonne l’appel de l’exilé qui descend de la montagne : « Il est temps que l’homme se propose un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance la plus haute... hélas le temps approche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Hélas le temps est proche du plus misérable des hommes qui ne sait plus se mépriser lui-même. Voici que je vous montre le dernier homme. Amour, création, désir, étoile. Qu’est cela ? Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. »

Nous nous sommes appliqués à suivre dans sa lettre ce qui est désigné comme le prologue du Zarathoustra. Cette citation bien connue, pour cette raison même, n’est pas suffisamment reconnue. La jubilation par laquelle le peuple de la fable accueille ces propos se mêle assez troublement de dévotion à l’égard de la qualité de surhomme - de Gaulle n’était-il pas grand ? – et d’abandon à l’inertie d’une condition médiocre dont le guide supposé établirait foncièrement la garantie. Zarathoustra conclut : « Ils me prennent pour un farceur aux plaisanteries sinistres…Et voici qu’ils me regardent et qu’ils rient ; et tandis qu’ils rient, ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire.  »

Les analogies de situation fleurissent sous les pas de quiconque s’aventure à les rechercher. Deux fois nous trouvons le nom de Nietzsche dans les écrits de De Gaulle. La première fois, dans la description de la morgue de la jeune garde de l’état-major de l’Empire, rassemblée sous la couronne de Prusse, déchirée par l’irresponsabilité des parlementaires et la frénésie des élites. Tel est en effet le trait marquant de ces groupes d’officiers et leur désarroi que le Français veut croire belliciste, évoqué dans la Discorde chez l’ennemi. « Peut-être trouvera-t-on dans leurs procédés l’empreinte des théories de Nietzsche sur l’Elite et le Surhomme. Le Surhomme, avec son caractère exceptionnel, la volonté de puissance, le goût du risque, le mépris des autres que veut lui voir Zarathoustra, apparut à ces ambitieux passionnés comme l’idéal qu’ils devaient atteindre ; ils se décidèrent volontiers à faire partie de cette formidable élite nietzschéenne qui, en poursuivant sa propre gloire, est convaincue de servir l’intérêt général, qui contraint « la masse des esclaves » en la méprisant, et qui ne s’arrête pas devant la souffrance humaine, sinon pour la saluer comme nécessaire et comme souhaitable. » Cette référence à un livre de 1924, qui tire les leçons du premier conflit mondial, en mesurant «  l’importance que revêt la philosophie supérieure de la guerre » nous permet d’avancer, plus encore que ne le ferait l’examen d’une situation historique récente, dans l’approche de nombreux chefs illustres de ce siècle, dans l’approche d’un homme dont la fonction militaire… servit de point de départ, ou à tout le moins d’impulsion, à l’appréhension de la conduite politique, du rôle des masses et de la valeur éminente d’une stratégie. Clausewitz n’est-il point annoté de la main de Lénine ? Il conviendrait à cet égard de relier ce qui est dit de la marque et de la puissance de caractère dans le Fil de l’Epée aux « idées » émises, tout au long d’une carrière, sur la participation, qui n’est qu’un autre nom du rassemblement. « En rapprochant les uns des autres tous ceux, quels que soient les échelons, qui participent à la même œuvre, en les amenant à en étudier davantage la marche, les progrès, les lacunes, en assistant les sentiments, en les organisant pour la pratique de leur solidarité, je compte qu’un pas sera fait vers l’association du capital et du travail et de la technique, où je vois la structure humaine du monde de l’économie de demain  ». [2]

De là peut-être la vanité de certaines interrogations pour tenter de définir une « doctrine » qui appartiendrait à De Gaulle. Si l’on entend par « doctrine » un enseignement, il est évident que celle-ci existe, sur le plan militaire, bien sûr, au niveau d’une théorie qui fit ses preuves sur le champ de bataille, appliquées notamment par l’illustre Rommel, mais aussi, au sens le plus large, comme leçon et détermination tirées d’expériences et de constantes qui sont celles d’une époque. En somme, ce qui parut pour beaucoup être des « découvertes », voire des invitations déroutantes ne dérivent pas d’une théorie. Ces décisions appartiennent plutôt à un « point de vue ». Nous entendons par là que la seule vision d’un champ stratégique, qui impulse le caractère d’une entreprise et lui en dicte les moyens en même temps que le but, conduit à l’émergence des caractères marquants d’une situation. L’époque s’aperçoit et se découvre, au sens strict, comme un caractère, c’est-à-dire un visage avec ce qu’il possède de mobile pour rester identique. D’où les thèmes de l’éternel « retour du même » du poète allemand que nous ressentons à la lecture des Mémoires. La chant des saisons dans la magnifique prosopopée de la nature achève le récit du Salut. Quant à la présence d’une pensée, l’insertion d’une figure dans le lieu d’une école de pensée ne laissera jamais d’apparaître comme entachée d’une espèce de contradiction ; car la marque conférée à une œuvre, ce qui est son caractère, y cèle la qualité, en même temps qu’elle lui accorde son profil. L’école dérive d’une œuvre mais ne saurait la préconstituer. Nous l’avions prévu, dira-t-on. Mais vous le l’avez point fait. Les deux choses ne sont pas exclusives mais différentes. Telle est la relation du chef d’un parti à l’école de pensée dont il se réclame. Sources de démêlées dont l’histoire de tous les mouvements fournit quantité d’exemples.

Mêlée aux regards les plus divers, la figure historique les rattache précisément comme autant de points de vue vis-vis desquels elle prend ses distances, mais qu’elle s’offre également dans leur raideur à mobiliser par une sorte de délégation implicite de pouvoir. Le « chef » apparaît ainsi, ce qui est conforme au thème du « surhomme » comme « destructeur », c’est-à-dire, selon nous, libérateur d’énergies, sorte de « néant actif » dont la position le situerait, selon cet autre mot de Nietzsche, comme « législateur de l’avenir ». « Ayant lancé mes appels, je prête l’oreille aux échos. La rumeur de la multitude demeure chaleureuse, mais confuse. Peut-être ces voix qui se font entendre, sur le forum, à la tribune des assemblées, aux facultés et aux académies, du haut de la chaire des églises, vont-elles soutenir la mienne ? En ce cas nul doute que le peuple se conforme à l’élan de ses élites. J’écoute ! C’est pour recueillir les réticences de leur circonspection. Mais quels sont ces cris, péremptoires et contradictoires, qui s’élèvent bruyamment au-dessus de la nation ? Hélas ! Rien autre chose que les clameurs des partisans. » [3]

Cet article fut inséré par feu Dominique de Roux dans son Cahier de l’Herne n°21 « Charles de Gaulle » 1973, (370 pages, pp.261-263). Je l’ai un peu allongé ou réduit par endroit pour en diminuer la teneur polémique inutile, comme on balaye des feuilles en ramassant les marrons. J’achevais ainsi mon activité d’archiviste à l’Institut Charles de Gaulle débutée après l’échec de réforme par De Gaulle d’un Sénat où il voulait faire entrer des organismes sociaux, syndicaux et autres représentants de métiers, selon une doctrine sociale inspirée du réformateur catholique et officier, instruit en captivité en Allemagne, en 1870, par l’effet de l’action de Monseigneur Ketteler, évêque de Mayence (1811-1877), de la solution équitable à donner aux questions sociales, François-René, marquis de la Tour Du Pin (1834-1924), pour ne pas que le pouvoir législatif soit une sorte de théâtre de Guignol lyonnais où des puissances occultes tirent les ficelles ! J’appris à cette occasion par téléphone du Général même informé de mon projet de publier des extraits de son œuvre et de mon début de carrière en philosophie, et qui en accepta le schéma, que son père avait enseigné aussi de la philosophie. Ce fut le seul lien personnel avec un homme dont j’appris en Juin 1970, quelques mois donc avant la mort du colonel Nasser, de fait assassiné, que De Gaulle admirait, qu’il ne passerait pas le 15 novembre, de l’avis des médecins. De quelle université ? Dieu seul le sait. Les morceaux choisis de Charles De Gaulle parurent, chez Plon, en livre de poche, (146pp. n° 3480) sous le titre « Extraits choisis par l’Institut Charles de Gaulle Pour l’Avenir ». Ils ont été repris sous un autre titre et formatés au goût du jour, pour ne pas irriter ces partisans qui obligent l’honnêteté à parler à voix basse », « submissa voce » disait publiquement Cicéron qui en eut la langue percée !

Notes

[1] De Gaulle était excellent germaniste et en témoignent ses discours en Allemagne, dont celui qui est le plus remarquable a été tenu devant les officiers sarrois où il mentionne la bataille de Stalingrad comme exemplaire.

[2] Mémoires de guerre, tome III, Le Salut

[3] Mémoires de guerre, tome III, « Le Salut »

 
 
 
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