Antipositivisme
Pierre Dortiguier
 
Accueil du site > Mes travaux > Articles politiques > Souvenirs sur Henri Dreyfus Le Foyer
 
 
Sites
 
Divers


Contacter Pierre Dortiguier

Plan du site
 

Souvenirs sur Henri Dreyfus Le Foyer

(1897-1969)

mercredi 24 septembre 2014, par Pierre Dortiguier

« Dortiguier, où est Dortiguier ? » C’est par ces mots adressés à nous qui devions l’accompagner jusqu’au soir de sa vie, que je reçus mes premières félicitations pour une dissertation en hypokhâgne de Louis-le-Grand sur une formule de Hegel, « le destin est la conscience de soi, mais comme d’un ennemi », mon voisin de table était le fils de Maurice Thorez, non pas communiste, mais royaliste et germaniste distingué. Il s’agissait d’un extrait des « Écrits théologiques de Jeunesse » publiés par Noll ! Il était petit, l’air goguenard, et à cette époque arrivait en retard de plusieurs minutes régulièrement au cours, en quittant les observations d’internat de l’hôpital pour sa thèse qu’il devait soutenir en 1965, sur les vertiges, dans laquelle il attaquait l’école organiciste qui voit tout par la totalité de l’organisme et l’école inversée de Freud qui voit toute activité dans l’inconscient : il reprenait, à cet égard la fameuse formule qu’« idéalisme absolu et matérialisme absolu se rejoignent ». Il raillait son physique, et disait que l’on voyait qu’il était juif à 200 mètres ! La guerre, il l’avait passée en Savoie, et les Italiens fascistes l’avaient invité à une soirée avec son épouse, une très belle femme qui lui donna un fils remarquable Michel, lequel paya l’hostilité de la faculté de médecine contre son père par un arrêt injustifié des études. Cette hostilité n’avait rien, comme on dit mal, d’antisémite, au contraire : l’on reprochait à Henri, ancien élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, qui avait intégré, comme il disait, car l’on avait supprimé le thème latin pour la promotion de guerre 1919, son hostilité clamée contre la psychanalyse. Il avait engagé ses études de médecine pour succéder à Charcot et visait, comme il me le confia, le Collège de France. Mais la fortune lui fut contraire, ce qui le rendait humain et d’un dévouement envers les élèves inconcevable aujourd’hui ; il dut, pour une affaire de procès familial qui n’a rien d’étonnant, quand on connait cette société parisienne, à propos d’une magnifique propriété à Saint-Germain en Laye, prolonger son activité après sa retraite par un poste en préparation d’HEC à Henri IV, et cet effort lui fut fatal, et il tomba à son bureau frappé d’une crise cardiaque ; j’entends encore les pleurs de son fils.

J’insisterai sur sa vie avant d’exposer sa philosophie, qui est un dualisme que je défends encore et me paraît être la vérité. Son livre de philosophie en témoigne qui eut un prix académique et reçut de René Poirier, le meilleur de nos maîtres et comme Dreyfus opposé à la phénoménologie et à tout ce positivisme qui rend les maîtres et les élèves idiots, cet éloge, que mis à part ce que lui-même avait écrit sur la question, il tenait les chapitres sur l’« Espace et le Temps » dans son Traité de Philosophie générale paru chez Armand Colin, comme les meilleures pages qui existassent. Mais la cause de sa mort fut surtout une action de ses collègues, fort malhonnête, en tête Paul Ricoeur qui refusèrent son dernier livre sur la violence car « on n’y parlait pas assez ni de Marx ni de Nietzsche, ni de Freud » ! Une vraie taffiole, comme on dit à Marseille !

Son père était israélite et sur sa tombe se trouvait, me disait-il, le signe des Cohen, de l’antique tribu, disant ceci quoique je ne crois point aux antiquités de la sorte qui sont, comme écrit Voltaire dans Jeannot et Colin, « des fables convenues ». Il croyait en un Dieu proche de celui de Spinoza, partagé entre l’idéalisme et le spiritualisme, mais concédant que la meilleure définition ou plutôt concept est celui de Kant, un « postulat de la raison pratique ». Il eut une vie de poète, écrivait dans le style de Hugo, et les anecdotes de sa vie et de celle de sa souche alsacienne sont délicieuses, car il était bon germanophone, et secrètement germanophile, pas du tout chauvin, bref philosophe en diable, d’une courtoisie envers les femmes et sa belle-fille, qui sont d’un autre temps, celui détruit par ce suicide de la Première guerre mondiale ! Durant celle-ci, les officiers lui étaient hostiles, non par antijudaïsme théologique ou social, économique, ou esthétique, comme un Richard Wagner le montrera, mais parce qu’ils confondaient dans un esprit borné encore vivace, juifs et allemands. En quoi ils n’avaient pas tort, puisque le yiddisch est une langue judéo allemande, mais ils rêvaient de tuer le capitaine Dreyfus de l’Histoire car il était un « boche » ! A quoi notre Dreyfus ajoutait que si le capitaine Dreyfus, très réactionnaire, n’avait pas été la victime, il aurait été antidreyfusard ! Le premier ! La guerre le lui confirma : une carte d’état major étant perdue par légèreté, le coupable fut lui ! Et Henri se vit consoler par le rabbin qui lui dit, dans sa cellule, que tel avait été le sort malheureux des Juifs ! Bref la carte fut retrouvée et le traître potentiel lavé ! Pourtant la branche des Dreyfus avait été non point au service de l’Allemagne de toujours, de l’Empire auquel les juifs allemands avaient emprunté son aigle pour en faire un patronyme, tel Adler, mais s’était mise, comme des juifs alsaciens, au service de l’Empereur Napoléon III. Et l’un d’eux médecin attaché à la personne impériale vit un Bavarois entrer dans sa tente de chirurgien à Sedan, à la défaite, prit son pistolet et entendit une voix d’homme pieux le rassurer : « Keine Angst, Herr Doktor, wir beten auch Maria », « Pas d’angoisse, monsieur le docteur, nous prions aussi Marie ».

De classe 17 Henri revint un jour en permission à Paris et l’épisode vaut d’être conté car il explique l’état pitoyable du monde d’à présent : l’héritier au trône de l’Empire d’Autriche et royaume de Hongrie, Croatie, Slavonie etc. Charles - trahissant l’Allemagne qui était pourtant entrée en guerre pour servir la cause impériale autrichienne -, comme le relevait le prince de Bülow, venait de présenter des offres de paix en 1917 ; l’oncle d’Henri Dreyfus Le Foyer, était dignitaire maçonnique du Sénat et revenait avec Clémenceau et Henri rue de Mondovi, où était un appartement familial que nous avons bien connu ! L’oncle voulait convaincre Clémenceau, qui était un Vendéen têtu, et qui faute d’arguments, posa le pied sur le trottoir, là où est aujourd’hui un chemisier, et dit « Moi je m’en fous, je joue la carte américaine ». C’est ainsi que notre Henri reprit le chemin du Front et la France s’engagea à servir par germanophobie, de marche-pied à l’Impérialisme US ! Clément le sot, faut-il dire ?

Deux cours partageaient son enseignement, l’un sur Kant qu’il donna à Ricoeur, lequel ne lui rendit point ! Et l’autre sur Spinoza. Il avait emprunté une formule à un contemporain, que nous sommes idéalistes, mais nous ne voudrions pas que le spiritualisme eut tort ! D’autres cours étaient des notions, comme les professeurs de philosophie avaient l’art d’en traiter, avec des exemples concrets et familiers illustrant les systèmes ! Il savait dire que Platon qualifiait la vérité de nue et lisse comme un crâne d’esclave, et il plaisantait tel maître de philosophie de Louis-le-Grand qui présentait son collègue à la société de philosophie comme sa femme !

Ses élèves furent divers, Aron, Kessel, parmi les Israélites, Pierre Rossi le patriote corse et notre agent au Proche-Orient, très arabophile, de la Française des Pétroles, et Faurisson aussi ! Il disait qu’il était incompréhensible pour beaucoup qu’il eut pu la même année présenter une très belle thèse d’oto-rhino, sur l’École de Lyon, opposée à celle de Paris, sur l’origine des vertiges, et lui-même qui a donné le meilleur article dans la « Revue de Métaphysique et de Morale » sur la médecine de Descartes, en 1937, sauf erreur, et qu’appréciait l’ancien surréaliste devenu cartésien et même très catholique, en ayant atteint l’Institut de France, Ferdinand Alquié, et ce traité passé au pilon par ce sentiment que Goethe attribuait aux Français égalitaires et démocrates, la jalousie, d’où nous extrayons cette conclusion de son chapitre sur Dieu : « Le chemin paraît sans cesse s’effacer, jusqu’au moment où un trait rayant quelque roche rappelle que la direction à suivre n’est pas perdue. mais ce repère ne s’offre ni à tout le monde, ni à tout moment de la même façon. Suivant l’orientation spirituelle de celui qui lit, l’indication espérée sera réelle ou ne sera qu’une ombre errante. Et dans l’âme de chacun réside le secret qui lui donne raison.

Dans son poème « La Ville » qu’il lisait au lycée Henri IV, et en hypokhâgne à Louis-le-Grand, il parle de sa montée vers une sorte de paradis imaginaire et d’un coup il réalise que la ville est derrière lui ! La mort serait-elle pareil réveil ? Son âme qui résiste au temps, se recroqueville sur soi, comme l’écrit Platon, bref prend l’énergie divine pour affirmer son unité et celle de Celui qui lui tend la corde, résonne comme celle d’une lyre !

Sa mère était chrétienne et fort capricieuse et son père l’aimait ; deux choses qui tiendront bientôt du miracle, dans un monde sans relief, où l’égalité, comme il se plaisait à citer Mirabeau est l’argument du despotisme !

Que Dieu garde notre vieux et affectionné Drey !

 
 
 
Publications récentes
Publications par mois
 
Copyright 2011 Pierre Dortiguier