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Souvenirs d’un Tunisien

mercredi 26 octobre 2011, par Pierre Dortiguier

S’il est vrai que - selon le proverbe arabe - quiconque a séjourné quarante jours, avec cette tonalité sacrée et mystérieuse du chiffre 40 -, dans un peuple, fait partie de lui, mes propos peuvent légitimement passer pour ceux d’un de Tunisie, dont j’ai instruit en philosophie nombre de grandes personnes d’aujourd’hui. C’est en leur nom que je m’adresse non à la postérité, chose vaine si elle n’est pas un appel divin venu précisément du futur et réfléchi sur l’humanité, mais au bon sens incorruptible de chacun. A ceux qui philosophent encore, faisons observer que l’incorruptible est défini par l’absence d’un principe interne de destruction, non susceptible d’être détruit par des agents extérieurs, selon la roue de fortune, ainsi qu’est le corps, à la différence de l’âme. Mais néanmoins l’incorruptible n’est tel en soi que par un don créateur et il n’est pas à l’abri d’une destruction opérable par Dieu, s’Il lui retire sa force. En ce sens tout système, fût-il le plus parfait en politique comme ailleurs, peut se voir ôter la grâce d’en haut, même s’il a les suffrages d’en bas.

Le président Obama, dans ce monde corruptible et rusé, où la guerre se nomme paix et sécurité, l’agression désarmement, le bombardement de civils la protection humanitaire, l’occupation coopération..., vient de féliciter le pays du jasmin d’avoir infléchi « le cours de l’Histoire » (sic) en lançant le printemps arabe. Or cette saison, à filer la métaphore, est signalée par des pluies intermittentes, et il est bon entre deux averses révolutionnaires lavant le sang des émeutes, de redire ce que fut et donc pourrait devenir la Tunisie si flattée par nos puissants du jour ! Tout d’abord le Président américain et l’opinion publique avec lui, appuyée sur une jeunesse nombreuse, instruite et innocente, parle de la première élection démocratique : cela signifierait-il que depuis les cinquante ans d’indépendance la Tunisie a été comme la fille du roi de Crète, Ariane dans le labyrinthe du Minotaure néo-destourien ou post-destourien attendant qu’un Thésée au drapeau étoilé vienne "dégager" le tyran et sa lignée installée sur les ruines du protectorat français ? Tous les plébiscites de Bourguiba, toutes les élections successives sont ainsi effacées de l’histoire du peuple. Ses efforts de scolarisation en particulier, son opposition à la collectivisation socialiste de Ben Salah, son appui aux P.M.E., seraient des formes de dégradation d’une société qui a pu nourrir son corps social, mais perdait son âme, au grand désespoir, une fois encore, de l’aigle américain, qui se révèle dans la dernière crise politique de fin 2011, plus agile que le coq gaulois ou le lion romain à venir recueillir le jasmin. Mais ce qui en critique, vaut du "combattant suprême" - surnom de Bourguiba qui avait été emprisonné par les socialistes français du Front Populaire et colonisateurs et libéré en France par l’occupation allemande - l’est aussi de ses rivaux, en premier du chef du parti de la Renaissance ayant assis sa popularité sur une organisation forte et entraînée, à défaut de programme clair. Ce qui est le même cas que son compagnon de victoire électorale Mustapha Ben Jaâfar connu pour se mettre perpétuellement en retrait, privilégiant certainement le Devenir sur l’être !

En 1972 M. Ghanouchi, mon strict contemporain, aurait ainsi, lit-on, fondé, dans une ferme tunisoise, son mouvement islamique (le M.T.I) et devait se retrouver plus tard dans les mailles d’un complot militaire et même policier, comme en connut plusieurs le pays, et ce fut par le général Ben Ali que le Raïs Bourguiba céda de faire pression sur le tribunal et abandonna de réclamer contre le vainqueur actuel des élections à l’Assemblée Constituante, la peine de mort. Il y a une vingtaine d’années attentats et coups de main se multiplièrent, dont l’épisode des deux employés ficelés et grillés vifs, ligotés dans un immeuble officiel par les gens de ce mouvement que l’on dit proche des Frères musulmans, a marqué les mémoires de gens aujourd’hui âgés. Bien sûr cela ressemble à la fureur libyenne actuelle, mais est-ce bien la voix du peuple ? Savoir servir le peuple, disent certains cols révolutionnaires, c’est pouvoir refuser des besoins naturels et consacrés, comme l’inhumation d’un corps réclamé par sa tribu, dans le cas du défunt guide libyen, et heurter ces sentiments devenus des préjugés sur la voie du progrès, entendez de leur progrès personnel. M. Ghanouchi, emporté par la polémique, a récemment cru bon de présenter l’ancien admirateur tunisien et monastirien de Mussolini, qui paradait au forum romain comme en témoignent les photos après sa sortie de la prison française, comme un agent du Sionisme ; cela ne choque point ceux qui n’ont connu ni l’un ni l’autre. Mais il y a un point où toutes les générations se rejoignent, c’est le parler clair, et le programme pour lequel ont voté les Tunisiens, dans leur idéalisme ou leur foi native, est à formuler dans les vers de Boileau :

Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement
Et les mots pour le dire, arrivent aisément.

Le malheur est qu’un parti, comme tous les partis, est élu sans s’être exprimé sur un programme qui dépasse le prestige des mots ou les assurances aimables et les postures. M. Ghanouchi veut certainement, du moins le souhaite-t-on pour la Tunisie, redémarrer une économie abattue par la nouvelle saison et dégager son pays de l’influence étrangère devenue vorace par cet état de faiblesse avéré, même s’il en reçoit des appuis, comme les ressources de sa campagne – et son siège remarquable à Tunis - en témoignent, mais alors il doit regarder son pays en face, parler non de ce qu’il n’est pas, mais de ce qui est à faire concrètement, ou du moins commencer de le faire, maintenant qu’il est revenu, ce sera notre second souhait de Tunisien, de son exil londonien.

 
 
 
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