Antipositivisme
Pierre Dortiguier
 
Accueil du site > Christian Ehrenfels > Esthétique d’Ehrenfels > Théatre ehrenfelsien > Siegmar et Héliéa
 
 
Sites
 
Divers


Contacter Pierre Dortiguier

Plan du site
 

Siegmar et Héliéa

« Siegmar und Heliëa » Extrait

vendredi 3 juin 2011

Remarques préliminaires sur le chœur dramatique (das Chordrama). Les livrets qui suivent intitulés avec chœur sont portés par un CHŒUR AVEC ACCOMPAGNEMENT D’ORGUE.

Chœur qui se tient derrière le spectateur, invisible de celui-ci et dont les expressions face au chant des personnages dramatiques portés par l’orchestre forment une mesure contrastante. La forme artistique de drame avec chœur fut conçue par l’auteur en 1885 et après cela mise en pratique sur une suite de livrets poétiques qu’il a publiés en 1895 sous le titre de Drames allégoriques, avec le but explicite de trouver par-là le musicien qui se joindrait à lui pour la réalisation de ses projets artistiques. Ce but fut atteint lorsqu’Otto Taubmann s’attaqua en 1898 à la notation de la Consécration du Chanteur (Sängerweihe) (La dernière poésie recueillie dans le collection citée.) et s’acheva en 1902. L’œuvre réussit à être plusieurs fois représentée, la première fois en novembre 1904 au Théâtre d’Etat d’Elberfeld, sous la direction de Hans Gregor et avec l’exécution élogieuse du chœur par le Directeur Royal de Musique Karl Hirsch. L’effet de cette représentation fut, pour les auteurs de l’œuvre, si favorable qu’ils décidèrent d’unir leurs forces plus avant. Taubmann s’attaqua à la mise en musique du premier d’entre les livrets ici présentés, « Siegmar et Héliëa », et son travail est présentement parvenu à moitié. » Christian v. Ehrenfels

Personnages de l’extrait cité du dernier acte :

Siegmar
Semnos : Habitant de la hauteur
Pylade : idem
Urania : idem
Héliëa : idem
Frères d’armes : idem
Soeurs d’amour : idem
Walhart le gardien : idem
Margret : Habitante de la vallée

(La scène est silencieuse. Région enneigée et glacée de haute montagne. Sur un plan rapproché s’élève un bâtiment cyclopéen en blocs de roche, comme le socle d’un énorme édifice dont les parties supérieures ne sont plus visibles. Au centre, une entrée sombre avec battants ouverts sur laquelle est appuyé le bouclier d’acier de Walhart. A droite, en arrière-plan, vue sur les champs de neige au clair de lune. Des deux côtés une pente raide.)

(Siegmar et peu après Héliëa montent, le premier de la gauche, la seconde de la droite, vers la hauteur.)

Siegmar.

La chaleur étouffante de l’étroite vallée s’est éloignée de moi
Et le souffle des hauteurs me soulage le front !

(Il aperçoit Héliëa et s’avance vers elle.)

Je te salue, compagne de ce voyage !

Toi aussi es soulagée ! Comme je te vois radieuse,
Héliëa, Fiancée ! Comme rayonne ton regard
Sur la crête des montagnes dont la neige des sommets
Rêve au clair de lune de la chaste aurore !

Héliëa.

Elle attend bien en rêve le malheur du baiser
Qui nous ravit jusqu’à la mort bienheureuse du soleil !

Walhart (s’avançant jusqu’à eux).

De la lumière du savoir je vous trouve auréolés
Ici, où à l’avenir le passé aboutit !

Urania, Semnos et Pylade (ce dernier comme Semnos en toge, sont apparus de la porte aux derniers mots de Walhart.)

Nous reconnaissez-vous ?

Héliëa.

Ô sœur ! Sérieux ami !
Et toi, qui m’a été lié par le premier amour !

Siegmar (tendant la main à Pylade)

Je te salue, frère !

Pylade (la main dans celles de Siegmar et d’Héliëa).

Voyez-nous ici unis !

Urania, Semnos et Walhart

Salut à vous, qui avez trouvé le but de la course !

Chœur. (pendant que Siegmar, Heliëa et Pylade s’entrecroisent les mains.)

A celui qui en combattant a triomphé
Et dans le combat s’est maîtrisé,
Un profond savoir, un espoir élevé
Absorbe ici le besoin de désir
Que de l’avenir la porte soit ouverte,
Pour qui c’est une fête d’amour la mort ! [1]

Urania et Semnos Avec ce savoir bannissez toute crainte !

Walhart

Debout, il est temps de réveiller les dormeurs !

(Il a posé lance et veilleuse sur le battant de porte, laisse tomber son chapeau et son manteau gris libérant une épée et une armure bleue. En même temps il prend le bouclier dont par la suite, d’un coup de poing armé il arrache des sons menaçants, comme d’un gong. Il crie les prochains mots vers la porte par laquelle il entre, suivi de tous. )

En haut, en haut ! Que le bouclier gronde.
Une froide épouvante à travers de chaudes délices !
veillez-vous, filles, debout, fils,
La mort, la mort pénètre dans la maison.

(Il sort.)

(La scène se déplace à nouveau du haut vers le bas, cependant que pénètre une obscurité presque totale. Le bâtiment cyclopéen, limité en haut par un créneau, aussi bien que rochers et montagnes latéralement et à l’arrière plan s’enfoncent. A droite et à gauche se glissent, très peu remarquées dans l’obscurité, des colonnades et lorsque la scène est immobile apparaît la salle du premier acte dans une nuit profonde. La mer, à l’arrière plan, ne se distingue pas du ciel étoilé. Sur l’autel brille la flamme.)

Chœur

(Pendant la transformation, tandis que les coups du bouclier de Walhart résonnent gravement.)

C’est lui qui t’a choisi aussi, et t’a conjuré,
Annonciateur de l’heure menaçante ;
A présent c’est lui-même ton doig- qui frappe à la porte :
De manière inquiétante l’écho retentit au fond !

Voix de Walhart (des profondeurs)

Tu n’ébranles que les murs engourdis
Echo puissant du bon bouclier !
Du lit d’amour, des frissons de volupté
Rappelle à moi tous les rêveurs !

Chœur (comme précédemment)

Et ton battement réveille si sauvagement
L’espoir et l’illusion d’aimer,
Bien de délicieuses images rêvées là,
Assoupies là dans l’ardeur du désir !

Voix de Walhart (comme précédemment)

A la fête amoureuse dans la haute salle,
A la fête de la mort je vous appelle ;
Au verre de la séparation dans une coupe d’or
Du voyageur vers le lointain royaume !

(La scène est silencieuse. Les frères et sœurs se pressent de toutes les directions avec des flambeaux qu’ils accrochent sur des colonnes à droite et à gauche à des anneaux fixés.)

Les frères et sœurs

Vous tous dormeurs,
Entendez-vous le bruit ?
Le danger est dans la demeure !
A l’aide, debout,
Par ici accourez,
Pressons au sauvetage !

(Walhart, Urania, Semnos et Pylade grimpent par l’entrée sous l’autel avec Siegmar et Héliëa.)

Walhart

Des voluptés contrariées en prix (zu Gewinne)
J’exige maintenant à haute voix pour ce couple ;

Walhart, Urania, Semnos et Pylade

Le dernier verre, le dernier amour
Ici le prétendant de la Mort et la fiancée !

(Lorsque Siegmar et Héliëa ont atteint le haut de la salle, un tremblement semble les saisir. Ils vacillent et sont soutenus, Siegmar par les frères, Héliëa par les sœurs.)

Les frères et sœurs

La boisson ! -Et prestement
Mettez-vous en place,
Les sœurs ici, les frères là,
Que point trop de chagrin
Leur donne l’emprise
De celui qui frappe, lequel, hélas, est déjà proche !

(Ils se sont partagés en deux groupes, les frères à droite autour de Siegmar, les sœurs à gauche autour d’Héliëa. Urania est montée à l’autel, derrière lequel elle prend place.)

Semnos et Pylade (aux frères et sœurs)

Qui a bu aux nuages de la vallée,
Le tue ici le libre souffle de la montagne.
Aussi pressez-vous !

Walhart (à Siegmar et Héliëa)

Je vous prie, votre main !
Vous devez vous consumer, mais pas dans les douleurs ;

Walhart, Semnos et Pylade

Se consumer dans les feux de l’amour !

(Ils descendent par l’entrée sous l’autel.)

Chœur

Mort ! Délivre-moi du cœur
Gage de mon existence !

(Quelques frères et sœurs ont apporté deux coupes d’or d’où sortent des flammes jaunes, et qui les tendent pendant ce qui suit à Siegmar et à Héliëa.)

Les sœurs

Amis, buvez maintenant à la coupe d’or
Qui vous est préparée, le suc précieux,

Les frères

Que s’allume au rayon flamboyant
La force motrice de la vie qui s’en va !

(Siegmar et Héliëa se relèvent à présent de leurs dernières forces et saisissent les coupes pour y boire tour à tour.)

Siegmar

Au rayon qui a touché notre tête !

Héliëa

A l’appel qui nous a ému le cœur !

Siegmar

A la lumière, à laquelle maintenant l’œil est ouvert !

Les deux

A l’illusion, qui nous mène à la vérité !

(Ils ont vidé les coupes et tombent à présent, terrassés d’abord par la faiblesse, Siegmar dans les bras des frères, Héliëa des sœurs.)

Les frères

Sœurs !

Les sœurs

Et frères !

Les frères

Enchaînez les bras !

Les sœurs

Soutenez les amis d’un cœur joyeux !

Les frères et sœurs

Que couchés dans l’amour et les délices
Ils aillent à la rencontre de l’onde de feu !

(Dans une participation pleine d’amour, ils s’abîment à la vue de ceux qui défaillent dans leurs bras.Pendant ce qui précède, le crépuscule du matin est haut dans le ciel, en sorte que plus que quelques étoiles scintillent et que l’horizon commence à être visible.)

Urania

A l’aube qui enfle au ciel
Saisit encore une fois dans des traits assoiffés de plaisir
L’œil de l’ami, l’image de l’aimée
En salutation d’adieu et de satisfaction éternelle.
Car jamais dans le cours errant des étoiles,
Dans le temps sans fin et dans le lointain univers
Ne se trouvera plus une image comme celle-ci !

(Elle est debout, droite, les bras levés au ciel, derrière l’autel pendant que les frères et soeurs, Siegmar et Héliëa dans leurs bras, se sont agenouillés)

Chœur (à l’unisson, respectivement à l’octave, dans le ton d’une apothéose grandiose, élégiaque)

Et élancez-vous,éclipsant les planètes,
Dans un vol à la recherche de pareil modèle (« nach solchem Ebenbild »)
Avec le flambeau des comètes
De la tête d’Hydra à l’image de Cassiopée :
Tombez en arrière, emplis de honte,
Les guetteurs qui au bouclier céleste
Ne découvrirent pas l’éclat d’une telle image
Tel qu’il rayonne dans Siegmar, et dans Héliëa ! [2]

(Siegmar et Héliëa se dressent, animés d’une force nouvelle, comme se réveillant, le regard brillant.)

Les frères et sœurs

Voyez, pour la couronne,
Brillant dans l’éclat,
Cette parole s’enlace autour de la tête en ornement !
Vous qui nous ravissez, à qui nous sommes enlevés,
Délices de l’amour, enflammez-vous maintenant !

(Lever de l’aurore)

Siegmar

Comme tu resplendis dans la lumière sacrée, Héliëa !

Héliëa

Comme tu lèves la tête, Siegmar, libre, en vainqueur !

Siegmar

Ô beauté céleste, dont jamais je n’ai rêvé !

Héliëa

Ô courage viril, comme il ne s’est encore jamais embrasé !

Les deux

(Dem Weltenraum entspend’ich unsre Minne ! )

A l’étendue des mondes, je fais don de notre amour !

Les frères et sœurs (dans l’aurore croissante) (Treibende Keimeaus wonnigem Seime)

Germes qui poussent
D’un suc délicieux,
Que les envoyant en remerciement au tout,
Vous chauffiez au foyer
La terre nourricière,
Vous qui en approchez maintenant, ballon flamboyant !

Chœur

Âmes humaines
Qui se marient
S’élancent impétueusement dans le torrent brûlant,
Annoncer l’amour,
Enflammer la vie
Là-bas aux étoiles, là-bas dans le tout !

Siegmar

J’écoute le battement du cœur qui, à la fontaine des mondes
Engendrant la force, éternellement presse et enfle ! [3]

Héliëa

Je vois la source originelle qui dans la colère divine
L’obscurité fait fuir et s’écoule en écumant ! [4]

Choeur

Comment cependant te nommer, te concevoir ? [5]

Urania

Voyez sur la mer maintenant le soleil monter,
Saluez en lui un emblème de cette puissance
Qui vous a créés, qui vous a faits siens,
Qui vous a arrachés à la nuit éternelle !

(Elle s’agenouille, le visage vers l’orient, derrière l’autel.)

Chœur

(Pendant que l’aurore à demi sur la mer monte en un suprême éclat.) Cœur, ressaisis-toi maintenant ! souffle, sois calme !

(Immobilité sans bruit. De la profondeur retentit au loin, comme du fond de la mer, le son d’une clochette aiguë.)

Voix de Margret

Le Seigneur m’a réservée délicieusement
Dans sa grande grâce,
A comme un doux fiancé
Pris sur lui mon âme.
Elle plane déjà du lieu de la souffrance
A travers l’aurore jusqu’au lit nuptial !

Siegmar

De la rive des mondes s’échappe venant du val natal
Un chant qui me réjouit jusque dans l’âme comme un enfant.
Ô, sois étreinte toi aussi qui le chantes
(mit jener Liebe, die das All umschlinget ! )
De cet amour, qui ébranle le tout !

(Pendant que le soleil monte de la mer comme une sphère rougie au milieu de l’arrière-plan, Siegmar et Héliëa tombent dans les bras des frères et des sœurs.)

Les sœurs (levant Héliëa sur les bras)

Sœur, les voiles tombent !

Les frères (levant Siegmar sur les bras)

Frère, la fête prend fin !

Les frères et sœurs Amis, la mort est proche !

(Le soleil commence à percer la brume qui s’étend sur la mer.)

Siegmar

La porte du soleil est ouverte !

Héliëa

Tu t’avances vers la fournaise !

Siegmar

Tu me fais un signe de paix, fiancée éternelle !

Héliëa (expirant) Siegmar !

Siegmar (expirant) Héliëa !

(Pendant que les frères et sœurs inhument lentement les défunts, le soleil a complètement percé la brume et envoie maintenant un flot aveuglant de lumière dans la salle, sur laquelle, comme un écho, l’orgue donne toute sa puissance.)

Chœur (en union avec tous les frères et sœurs) « Leuchtborn, Strahlenhort »

Fontaine de lumière,
Trésor rayonnant,
Mère de l’amour,
Père du plaisir,
En mourant te regarder,
En mourant te saluer,
En mourant te boire au flot éternel,
En quittant l’éternel
Océan de la vie
Aspirer
De sa propre force
Le courage de vivre
Et l’élan qui jaillit,

« Ichvergessen im All »

Oublieux du moi dans le tout :
Sommet du bonheur,
But de l’effort,
Paix du désir et victoire !

(Le rideau tombe sur les derniers mots.)

Notes

[1] dass der Zukunft Pforte offen, wem ein Liebesfest der Tod !

[2] nicht solches Bildes Glanz erspähten, wie er in Siegmar strahlt, und in Heliëa !

[3] Dem Herzschlag lausch’ich, der, im Weltenborne die Kraft erzeugend, ewig drängt und schwillt

[4] Den Urquell schau’ich, der in Gotteszorne das Dunkel scheucht-und schäumend überquillt !

[5] « Wie doch zu nennen, zu fassen dich ? »

 
 
 
Publications récentes
Publications par mois
 
Copyright 2011 Pierre Dortiguier