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Richard Wagner poète

samedi 4 juin 2011

Ce serait pourtant une erreur de supposer que la teneur psychique des poésies de Wagner se laisse partout entièrement exprimer en concepts. Wagner parle de façon presque entièrement allégorique, nulle part de façon purement symbolique. La différence entre ces deux formes d’expression tiennent en ceci que le symbole recouvre une signification abstraite qui a été en parfaite clarté conçue par son inventeur et traduite intentionnellement et consciemment dans la langue des images. Cependant que l’allégorie qui se tient artistiquement incomparablement plus haut est sans doute perçue et inventée avec le sentiment, en ceci qu’elle procure à du plus élevé, du général, la manifestation sensible, cependant de manière à ce que même son inventeur ne sait pas indiquer la formule abstraite qui épuiserait son contenu. L’allégorie est une forme spécifique de la connaissance qui tient le milieu entre la simple conception de la réalité concrète et son aménagement en concept abstrait. L’allégorie et la philosophie à l’état de naissance, in statu nascendi, la langue d’un esprit qui l’oriente trop énergiquement vers le général pour trouver un contentement dans le particulier et est pourtant trop plein de la vision vivante des choses pour pouvoir se satisfaire des pâles schémas conceptuels. C’est pourquoi l’allégorie authentique ne peut jamais aussi être tout à fait interprétée, mais jamais entièrement absorbée dans l’abstraction et est inépuisable et insondable comme un produit naturel. Le Faust de Goethe n’a toujours pas été définitivement expliqué, et également les éclaircissements du Ring, de l’anneau, lance et philtre d’amour ont aussi peu la prétention d’offrir une parfaite rationalisation de leurs matériaux d’envoûtement que d’offrir avec certitude un aspect exact de leur signification.

Wagner est typiste et allégoriste, même par-delà les limites de l’œuvre seule. C’est souvent déjà la similitude de son caractère et des situations qui a été remarquée et critiquée. Ce qui d’un côté apparaît comme pauvreté, apparaît de l’autre comme richesse. En réalité, tous les poèmes de Wagner sont désignés par une image musicale, tirées des variations sur un thème fondamental dont la force protéique génitale nous cause de l’étonnement. Ce thème fondamental ne se laisse à vrai dire qu’apercevoir (erschauen), et indiquer tout au plus par des concepts abstraits. Il est le plus largement amplifié dans le poème principal de la tétralogie des Nibelungen : le gardien de la loi, le dieu altier, le guide des batailles dans le Walhalla, l’emblème de tout ce qui subsiste vénérablement en puissance, qui nous entoure de la protection d’une origine surnaturelle. Son enfant la gaie Walkyrie qui embrasée de compassion pour le fils de la Terre qui souffre fièrement et qui se transforme en la femme aimante, enfin le jeune héros qui n’a jamais rien su des dieux et de la sagesse terrestre reçoit en riant l’héritage éternel, réveille en l’embrassant l’enfant des dieux, enfin lui-même chute dans la vielle faute et y succombe, mais seulement afin que par l’embrasement de son cadavre l’incendie monte au château du ciel et voue tous les êtres divins à la chute rédemptrice ; dans ces allégories a pris forme le contenu vital d’une époque dont le destin tragique est de devoir s’insurger contre ce qui est ancien sans encore participer au nouveau, qui prendra sa place. Si l’on cherche maintenant à concevoir comme type de contenu la Trinité Wotan, Brunehilde, Siegfried, on la reconnaît bientôt partout chez Wagner transformée (umgestaltet) et varié (variiert). Premièrement dans Tristan où le roi a la place du dieu, la chaste reine a la place de l’enfant des dieux sont opposés au héros. Ensuite dans les "Maîtres Chanteurs", dans les personnages Hans Sachs, Evchen, Walther qui dans une suffisance bourgeoise et non sans ironie pour soi retardent le pas tragique du destin dans un arrêt propice. Ensuite, dans Amfortas, Kundry, Parsifal avec lesquels cette âme d’artiste avait l’illusion d’avoir trouvé, dans les brumes de la beauté, la solution mystique de la grande énigme du temps. Mais aussi les œuvres précédentes ne sont que des ébauches (Ansätze) de formation de motifs. Le landgrave Hermann- Élisabeth Tannhäuser, plus tard avec les rôles échangés le roi Henry- Lohengrin- Elsa- oui même Daland- Senta- le Hollandais dans cette "ballade dramatisée" car c’est là que le propre de Wagner éclata en premier sont pleines des analogies avec ses créations futures. Et comme Wagner dans son besoin puissant de clarté et de plastique remplit de sens et des significations les objets du monde sans vie alentour et les élève en porteurs de l’Idée, on en vint à assurer avec une parfaite détermination que dans "Tannhäuser" la Wartburg est à la même place que sont dans le Ring du Nibelung le Walhalla, dans les" Maîtres Chanteurs" la chère ville de Nuremberg et le château du Graal dans Parsifal. Il n’y aurait en réalité pas de fin pour les découvertes et les amis de la recherche si on voulait se perdre dans ce monde.

« Comme tout s’élève à la totalité, Un agit et vit dans l’autre. »

Ces paroles que Franz Liszt a appliquées à la création la plus intime de son ami, l’idylle de Siegfried se laissent aussi bien rapporter au vaste cercle entier des créations de sa fantaisie, car jamais encore une nature d’artiste ne s’est aussi pleinement épuisée, a livré au monde son expérience vécue dans des types aussi grands, clairs, purifiés de tout ce qui est hasardeux et inessentiel que Richard Wagner sur le chemin du Hollandais volant à Kundry, de Senta à Parsifal. C’est la caractéristique du génie poétique dont les effets ultérieurs auront à débattre avec les tendances de l’orientation naturaliste de l’art.

(Conclusion de l’article sur Richard Wagner, poète, 1891, que Christian Ehrenfels publia dans une revue berlinoise d’avant-garde naturaliste, Freie Bühne (tribune libre), étant dans cette ville pour le mariage de son frère cadet à qui il décida de donner son droit d’aînesse)

 
 
 
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