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Réécrire l’histoire de France à la lumière de l’islam ?

mercredi 4 avril 2012, par Pierre Dortiguier

Nous ne pouvons pas répéter une expérience historique, comme nous voyons revenir les quatre saisons ! « Voir ce que jamais on ne verra deux  » est un vers de Vigny qui fait bien ressortir le miracle de l’Histoire, et l’unicité de son contenu, comme de toute personnalité !

L’imam bordelais, M. Tarek Obrou, sans avoir à tracer les limites de l’Histoire, demande ces jours-ci, dans Libération que la jeunesse scolaire retrouve l’islam, et sa familiarité, dans le paysage français ; qu’il y ait une sorte d’amélioration de l’image de soi d’un écolier musulman comparant les résultats d’une société islamique à ceux de la société chrétienne, même diminuée par la laïcité !

Il faut bien connaître l’esprit antireligieux de notre enseignement, qui est une machine à épurer l’histoire, et minimiser généralement l’import religieux dans l’histoire des sciences, et à déraciner donc toute pousse de foi, pour être sensible à cette requête de l’imam.

Quel lycéen apprend-t-il que les Descartes, les Leibnitz, les Kepler, les Newton, étaient des croyants pratiquants ? Qu’ils lisaient les traductions latines des musulmans ? Que Voltaire était théiste, soutenait une intelligence divine créatrice, tout comme Rousseau ? Que Goethe, qui découvrit quelques vérités scientifiques, lisait de l’arabe que lui avait appris un ministre protestant, pour lire le noble Coran ? Il faut visiter son musée à Weimar pour lire de l’arabe coranique de sa main !

La demande du religieux bordelais semble aller de soi, mais il faut encore que l’histoire française ou européenne soit enseignée telle quelle, ce qui n’est plus le cas : notre enseignement « républicain » a diminué une connaissance des sources religieuses et culturelles qui n’a pas à être introduite, qui aurait pu être seulement maintenue mais a été insensiblement effacée des programmes.

Comment peut-on parler d’insister sur la part religieuse de l’islam dans une civilisation, si le fonds, le trésor même de celle-ci est ignoré ? Ainsi le Moyen-âge est passé sous silence, or c’est dans la floraison de celui-ci que les idées de savants musulmans ont été répandues et popularisées, comme Avicenne en premier par saint Thomas d’Aquin et son maître allemand Albert Le Grand ?

Mais comment allons-nous représenter l’héritage avicennien iranien, si la part grecque est ignorée de nos générations ? Et comment faire entendre la permanence et le parallèle métaphysique ou technique de deux civilisations islamiques et chrétiennes, et en Orient ou en Espagne, islamo-chrétienne mêlée, avec leurs ombres et lumières respectives, si l’histoire de l’Europe est réduite à celle de l’hexagone ?

Le vice, en réalité, est - c’est l’avis de l’imam bordelais qui rejoint son concitoyen Gobineau - de confondre religion et civilisation : c’est un trait de la « psychologie des peuples » américaine de ce dernier siècle, qui a conçu une idée comme liée à un contexte ou à un environnement, et non point comme une réalité en soi, absolue. Le christianisme n’est pas d’essence européenne ou autre, il prend une forme en Europe, tout comme l’islam a été minoritairement, mais réellement européen. On peut même dire qu’une religion modèle une civilisation, mais ne la crée pas, parce qu’elle vient d’en haut !

Ainsi l’Iran a son individualité, comme l’Italie ou l’Allemagne, mais la religion lui a donné une personnalité, et tout autant, par exemple, le Japon qui a une infime communauté musulmane très active culturellement, fort savante et artiste, qui reste ethniquement identique, et imprime son style à la foi qui a ses racines transcendantes.

Qu’en est-il de l’histoire de France ? L’imam bordelais a voulu parler d’une histoire des civilisations, certes, mais l’histoire de France peut et doit montrer une influence de l’Islam sur de grands hommes, comme Voltaire, Lamartine, Hugo, Loti, mais aussi son lien, et sa caricature avec la durée de la colonisation.

Toutefois, nous nous orientons heureusement, dans l’enseignement général, vers une histoire européenne, qui manquait à la connaissance commune : l’enfant musulman français scolarisé doit apprendre la réalité européenne, s’il veut juger de la présence ancienne de l’islam et de ses racines orientales communes avec le christianisme, car tout habitant de l’Europe doit, pour y survivre, faire l’inventaire de la demeure. Etre français est être entraîné dans ce flux européen, et l’ignorer revient à ressusciter la relation franco-impériale qui souligne la dépendance des peuples anciennement protégés envers la métropole hexagonale.

C’est ainsi que naquit, au 19ème siècle, pour les besoins d’une justification de la présence française en Algérie, - dont Napoléon III voulut faire un royaume arabe - le mythe de la bataille de Poitiers et la déroute d’une invasion arabe, dont aucune trace sérieuse n’est trouvée. L’histoire des croisés escamota que les chrétiens d’Orient, à commencer par la mise à sac de Constantinople, en furent les victimes, mais est présentée comme un fanatisme dont la religion est la source ! On enseigna aussi l’idée funeste d’une piraterie algérienne organisée et de forçats chrétiens, mais on taisait les forçats musulmans sur nos galères, ou enfermés à Toulon, et – secret d’Etat - à quel type d’hommes, à cheval sur les deux rives de la Méditerranée, en Italie ou en France, profitait en Europe aussi la piraterie des Barbaresques, quand on apprend que déjà l’albanais Barberousse était soudoyé par notre Roi contre (toujours la même histoire) l’Empereur son rival, d’où le pillage de Nice restée fidèle à cet Empire !

La demande du célèbre imam bordelais ouvre des chapitres inconnus de notre propre histoire nationale, et en fermera d’inutiles, chimériques et présomptueux !

 
 
 
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