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Qu’attend l’Allemagne ?

lundi 1er août 2011, par Pierre Dortiguier

Il n’y aura point d’écrivaine pour nous parler « de l’Allemagne » comme madame de Staël en 1810 sous Napoléon qui interdit son livre ; elle avait une grande âme, et seuls les êtres qui ont ainsi multiplié la leur, en géomètres de l’esprit et des beaux-arts, - car les âmes se multiplient ainsi dans le génie, enseignait Christian Ehrenfels [1]- ont de quoi faire goûter la capacité de ce pays. Inversement, la misère du monde ne peut que s’imprimer sur l’ambition de celle qui a su néanmoins, contre les pessimistes, reconquérir sa première unité, quand bien même l’achèvement en reste confié au temps. Mais quelle est la caractéristique de cette « âme de peuple » particulière, puisque sa langue a créé un terme spécial pour cela, la Volksseele ? D’être non pas invulnérable, car l’art religieux ancien fait voir que la gloire du Christ souvent représentée dans l’indication de son cœur sacré, brille de sa lutte et de ses souffrances surmontées, comme il se remarque aussi dans des portraits d’Ali, mais bien incorruptible, à cause de sa simplicité. Voilà résumé en trois mots l’argument ancien sur ce que les philosophes nomment l’immortalité de l’âme, terme mal choisi, car il confond la création et la naissance : cette dernière vient d’une lignée, la première est tirée par Dieu du néant et l’avoisine.

Le christianisme russe – ou « grec »- a versé cette idée sur l’Europe et la mystique rhénane l’a fixée.

Pour les pays qui forgent leurs armes, en les estampillant des droits de l’homme, et qui se régénèrent par leur simple révolution, pareille Allemagne est un fantôme qu’ils essaient d’oublier, pour ne s’occuper que d’enseigner leur philosophie du bien-être sans cesse contredite, et que tout dérange, la procréation, tout comme la mort, par où les Anges doivent assurément tirer les rêveurs de la prison terrestre. Voltaire l’a bien dit comme tout ce qu’il a conçu :

On a banni les démons et les fées
Sous la raison, les grâces étouffées
Livrent nos cœurs à l’insipidité
Le raisonner tristement s’accrédite.
On court, hélas, après la vérité.
Ah, croyez-moi, l’erreur a son mérite

 [2]

L’Allemagne a, en effet, ses erreurs qui lui octroient ce mérite dont les nations l’envient, en bénéficiant de leur ressort, de l’impulsion qu’elles donnent au monde, et « ce jusqu’à la Chine ». pour faire allusion au noble Coran parlant de la recherche de la vérité. L’erreur est pour elle ce que dit authentiquement le mot d’errer, et le vers d’Hölderlin sonne : Der Deutsche irrt : l’Allemand erre ; il voit la vérité comme ce qui est trouvé après une marche et des épreuves, et non pas inventé à la mesure de nos ambitions. Aussi l’Allemand a-t-il banni non pas l’inutile –car Dieu seul en est juge- mais la vanité des réactions futiles, un peu à l’italienne, avec son réalisme artistique et son esprit d’entreprise : les terroristes chez eux n’étaient jamais de bonne foi, comme chez nous, occupés qu’ils sont sur nos gravures révolutionnaires, à raser comme des comptables corrigeant leurs additions et biffant des chiffres, les cous blancs de l’aristocratie et des couturières ou blanchisseuses à son service, ou des religieux pardonnant à leurs bourreaux, mais ils étaient toujours stipendiés par une jalousie étrangère ou une ploutocratie. Le mal en Allemagne avait mauvaise conscience et stimulait l’énergie du bien, ce qu’enseigne le Faust de Goethe. Ailleurs ce fut l’inverse et l’inertie s’offrait au pouvoir devenu, d’un mot mal compris et que nous explique aussi le même poète souabe Hölderlin : tyrannique. Le tyran est « sans objet » (objektlos), lit-on dans sa prose : il voulait dire, a perdu son objet, est égaré, en quête de repos, comme l’Amour lui-même quand il est trop humanisé. Il ne peut respirer que dans la fécondité ou l’âme du peuple et la raison le guide s’il redevient artiste, comme le roi de Bavière qui nourrit les artisans du travail de ses châteaux. Bien sûr, ses ministres le démissionnèrent et des conspirateurs l’auraient fait disparaître dans une noyade. Mais l’erreur du prince, dont le portrait est présent jusque dans les plus minces boutiques, domine encore la Bavière en lui donnant cette vie intérieure que la dispute ailleurs stérilise.

Qu’attend donc l’Allemagne que l’on nous dit au bout de sa fécondité, alors que la porte de l’Est s’ouvre avec l’assentiment de Poutine qui la connaît, parle sa langue et refuse que les ressources de son Empire sibérien soient traitées par les actionnaires de Londres et de Wall Street ? Cette Allemagne se retrouve chez ses voisins de l’Est, dans les couches les plus profondes de la société, et sa langue –qu’on disait au 17ème siècle « adamique », celle parlée par Adam- fait voler en éclat, par l’étendue de ces racines les artifices des linguistes séparant les peuples en des classifications douteuses ? Elle attend que s’effondre le système napoléonien que nous mettons frénétiquement en place sous le nom d’Europe, et qui ne sont que les Etats-Unis prolongés, et connaîtra le sort de cet ensemble, voulu du reste par les mêmes forces, où les plus actifs étaient parasités par les profiteurs ; j’entends le modèle unitaire de la Yougoslavie vivant sur la Croatie et la Slovénie ; titisme perpétuel qui a été finement décrit par Hegel : « en ce peuple », professe-t-il, en visant la France postrévolutionnaire, mais déjà la monarchie absolue de Louis XIV, dans ses leçons sur la philosophie du droit [3] . Le pouvoir administratif régit tout par en haut, chacun est inerte, ne se soulevant occasionnellement que pour se détruire davantage ; ; il ajoute que cette manière de gouverner les hommes comme des choses –objet de la sociologie, mot créé, paraît-il, par l’abbé révolutionnaire Sièyès, avant le positiviste Auguste Comte- est abstraite, que le fanatisme religieux ou politique l’est pareillement, incapable de structuration(Gegliederung) [4].

Qu’attend l’Allemagne ? L’orage du nihilisme européen et états-unien qui éclate, pour faire le ménage de son intérieur et disposer ses fleurs aux fenêtres, comme elle en maintient la coutume dans les maisons aux temps de Pâque ; ce que font les Iraniens - et tant de peuples qui sont des affins, d’Asie et jusqu’aux Albanais d’Europe - , plus lointains cousins que nous, mais toujours en marche, au temps du nouvel an dit Norouz !

Notes

[1] 1859-1931. Professeur à l’université allemande de Prague et dramaturge, dont le fils a illustré l’anthropologie islamique, étant converti à l’islam avec l’encouragement de son père qui s’était, en 1912, avec les gouvernements impériaux et l’opinion publique allemande et austro-hongroise, prononcé contre la guerre coloniale maçonnique italienne en Libye et dont la « révolte arabe » guidée par Londres, Rome et Paris contre l’Empire ottoman sera la suite non encore éteinte !

[2] « En exceptant un petit nombre d’esprits austères qui n’ont jamais goûté ce genre de composition, tout lecteur, après s’être amusé d’Amadis, [traduction d’un roman de chevalerie espagnol par le comte de Tressan ; le comte Gobineau publiera aussi un Amadis en vers] répètera ces vers de Voltaire ; car il faut bien finir comme on a commencé, par citer celui qui a tout dit  :

Oh ! l’heureux temps que celui de ces fables,
Des bons démons, des esprits familiers,
Des farfadets aux mortels secourables !
On écoutait tous ces faits admirables
Dans son château, près d’un large foyer :
Le père et l’oncle, et la mère et la fille,
Et les voisins et toute la famille,
Ouvraient l’oreille à monsieur l’aumônier,
Qui leur faisait des contes de sorcier

(« Ce qui plaît aux dames »,1764), voir Laharpe, Cours de littérature ancienne et moderne, tome treizième, XVIIIème siècle, éloquence, histoire, et littérature mêlée, Paris, Lefèvre, 1816, 479pp., pp.270-271

[3] Berlin, 1821

[4] « denn der Fanatismus will ein Abstraktes, keine Gegliederung §5. Zusätze zu Hegels Rechtsphilosophie, Suppléments à la philosophie du droit de Hegel, Grundlinien der Philosophie des Rechts, Leipzig, Felix Meiner, (1930, 380 pp. p.288). « Car le fanatisme veut un abstrait, pas de structuration  ». Intéressant au point de vue esthétique ! L’art abstrait serait du Sans-culottisme dans l’Art , pour reprendre le titre de l’opuscule de Siegfried Wagner ; de là, pour reparler de politique, l’intérêt des utilitaires, comme la Grande-Bretagne et les États-Unis pour le fanatisme wahabite, fruit d’une conjuration anglaise au XVIIIème pour déstructurer les pays musulmans ; d’où le rôle de ces sectaires, comme le Babysme au dix-neuvième siècle en Perse, ou de ces « ceintures vertes » imaginées par Brezinski et réalisées aujourd’hui en Irak, en Syrie et en Libye se battant sous la bannière des droits de l’homme, conjuguant version religieuse et libertine du fanatisme, au bénéfice de l’Etre Suprême, de celui que célébrait Derobespierre, mais à l’ombre la nouvelle guillotine, celle-là infanticide, nommée OTAN.

 
 
 
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