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Notes au « Prélude de Lohengrin »

samedi 31 décembre 2011, par Pierre Dortiguier

Richard Wagner, né en 1813, qui fut le critique de ses œuvres et publia à cet effet une dizaine de fort beaux tomes de littérature esthétique, politique et religieuse, écrit à Zurich en 1847 son opéra « Lohengrin » dont la première représentation aura lieu en 1850 à Weimar et sera, ceci dit pour l’anecdote, très mal accueillie par la direction du type Mendelssohn, judéo-chrétienne, de la presse musicale saxonne et prussienne, qui inspirera plus tard l’apostasie wagnérienne exaltée de Nietzsche et plus près de nous des demi-savants de l’Ecole de Francfort, et au contraire, saluée des milieux aristocrates et de la jeunesse désillusionnée par les révolutions libérales européennes, qu’on dirait colorées aujourd’hui, de 1848 ; ce qui entraînera une polémique radicale qu’il n’est ni opportun ni utile de rappeler ici.

« Lohengrin » fut la réponse musicale et poétique, métaphysique, de la bergère allemande aux avances du berger tricolore ou rouge, le triomphe de Schopenhauer sur le matérialisme des épiciers anglais, sous une coiffe bourgeoise, universitaire, ou socialiste, qui se déversait sur le continent, au temps de l’édition londonienne du Manifeste du parti communiste appelant au suicide national par la lutte des classes, comme aujourd’hui l’on appelle à la ruine des Etats par des comités de perroquets dressés par la City ou le State Department !

« D’un monde où régnaient la haine et la discorde, l’amour semblait avoir disparu : ce n’était plus lui qui commandait aux hommes. L’avidité et la lutte pour le gain et la possession, tels étaient les uniques mobiles de toute l’agitation du monde, mais l’indestructible désir d’amour inhérent au cœur humain aspirait de nouveau à la satisfaction d’un besoin qui, sous la pression de la réalité, devenait d’autant plus ardent et plus débordant, que celle-ci le satisfaisait moins. La source et la fin de cet incompréhensible besoin d’amour, l’imagination extasiée les plaçait donc en dehors du monde réel et leur donnait, dans son désir de se représenter concrètement cet idéal consolateur, une forme merveilleuse qui, comme si elle avait existé réellement, quoique humaine et inaccessible, devint une croyance, un désir et un but, sous le nom de Saint-Graal [1].

Le Saint Graal était [2] le vase précieux où le Sauveur avait bu pour saluer une dernière fois les siens, et dans lequel son sang, alors qu’il souffrait par amour pour ses frères, avait été ensuite recueilli et conservé jusqu’aujourd’hui, chaud et vivant comme une source d’amour impénétrable. Déjà, cette coupe du salut avait été ravie à l’humanité indigne, lorsque des Anges la rapportèrent des hauteurs célestes et la donnèrent en garde à des hommes brûlants d’amour et solitaires, que sa présence rendait merveilleusement forts et tranquilles, en les consacrant à la pureté des combats terrestres pour l’amour éternel.

Ce retour du Graal, rapporté sur la terre par des anges, sa remise à des hommes heureux de l’accepter, le compositeur de Lohengrin – un chevalier du Graal - l’a choisi comme introduction à son drame, comme sujet d’une représentation sonore, dont il désirerait qu’il lui fût impossible de donner ici, en matière d’éclaircissement, une représentation concrète accessible à l’imagination. Au regard extasié du désir d’amour le plus élevé et le plus idéal, l’azur céleste semble se poétiser en une vision merveilleuse, à peine perceptible, et qui cependant remplit les yeux de ravissement ; en lignes infiniment tendres se détache, avec une précision de plus en plus grande, l’essaim des anges dispensateurs des miracles qui, entourant le vase sacré, descendent insensiblement des hauteurs lumineuses. Tandis que l’apparition se révèle de plus en plus nettement et plane de plus en plus visible sur la vallée terrestre, des parfums doux et enivrants se répandent : des parfums enivrants descendent vers la terre, comme un nuage doré, et s’emparent des sens de l’homme étonné jusqu’au plus profond de son cœur haletant, et saisi d’une émotion merveilleuse et sacrée.

Tantôt une douleur voluptueuse, tantôt un bonheur ravissant soulève la poitrine de celui qui regarde, en qui tous les germes étouffés de l’amour s’épanouissent, par le miracle vivifiant de l’apparition, éveillés dans une croissance merveilleuse, avec une force irrésistible : la poitrine se dilate tant qu’elle veut éclater sous le désir puissant d’un appétit ardent de sacrifice, d’un instinct de dissolution, comme jamais encore n’en éprouvèrent des cœurs humains. Et cependant, ce sentiment s’abandonne à une volupté suprême, bienfaisante, lorsque, dans ce rapprochement de plus en plus intime, l’apparition divine se déroule devant les sens transfigurés, et lorsqu’enfin le vase sacré lui-même, dévoilé dans la nudité de sa réalité miraculeuse, est clairement présenté aux regards de celui qui en est digne ; quand le « Graal » répand au loin les rayons solaires de l’amour le plus sublime, émanés de sa substance divine et semblables à l’éclair du feu céleste, tous les cœurs tremblent à l’entour dans l’éclat enflammé de l’ardeur éternelle, et celui qui contemple ce spectacle perd les sens et s’anéantit dans la prière.

Cependant, sur l’homme perdu dans la volupté de l’amour, le Graal dispense maintenant sa bénédiction, le sacre son chevalier : les flammes éclatantes s’atténuent en une lueur de plus en plus douce, qui maintenant, comme un souffle de volupté indicible, envahit la vallée terrestre et remplit le cœur de celui-ci pris d’une béatitude encore insoupçonnée. Chaste et joyeux, et souriant à la terre, s’élève alors vers les cieux l’essaim des anges ; ils ont rendu au monde la source de l’amour, qui avait tari sur la terre. Ils ont laissé le « Graal » à la garde d’hommes purs, dans le cœur desquels sa substance même s’est répandue, bienfaisante ; et dans la lumière la plus pure de l’éther céleste azuré [3], remonte l’essaim sacré, comme il en était descendu »

Notes

[1] Pour ses besoins artistiques et métaphysiques R. Wagner adopte l’interprétation reçue de ce mot magique « Graal » ou « Gral » comme une contraction de « sang real, sangraal » ou sang royal, par allusion à la royauté du Christ, mais le vrai sens serait à trouver dans la langue tudesque ou allemande ancienne, selon son compatriote saxon Erhard Landmann, « sangraal » ou « es sang ra (abréviation de strahl ou rayonnement) (im) all » le rayonnement chantait dans l’Univers (Weltall), faisant allusion au chant des rayons célestes servant de transport angélique ; ce qui concorderait, du reste, avec le fond du texte wagnérien sur la descente et la montée de l’essaim des anges enveloppés d’une lueur « de plus en plus douce qui envahit la cité terrestre »

[2] Fausse ou absurde légende, sorte de mystification poétique popularisée par le dénommé Chrétien de Troye, et que l’on rattacherait plus sérieusement à l’allégorie mystique grecque, par exemple dans le texte de Saint Denys dit l’Aréopagite ou dans les grands auteurs de la mystique monacale syrienne, du calice du cœur, dans lequel le saint, ou le candidat à la sainteté, celui qui veut vêtir un autre corps, ouvrir ses chakras ou points vitaux, ou roues vivantes, centres d’animation psychophysiques supérieurs et fermer les autres (ceux béants des boîtes de nuit, des tam-tam et de « Métal hurlant » ou des visions trompeuses « du mensonge et de l’illusion » des « DisneyLand », (comme le diagnostique ma correspondante de Tanger, la señorita Dina Bousselham, lauréate des sciences politiques madrilènes après sa visite du site de Marne la Vallée), boit le liquide sacré qui alimente son corps renouvelé ou « ressuscité », au sens philosophique, dans la mesure où le christianisme est en réalité une philosophie héroïque qui volontairement verse ou répand son sang mêlé, selon Wagner dans son article de fin de vie paru dans les « Feuilles de Bayreuth », pour le sublimer (le mot employé par Wagner dans le texte allemand est celui alchimique technique de « sublimat »).

[3] Un ciel supérieur, comme le communément dit troisième ou quatrième ciel où sont ravis les mystiques.

 
 
 
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