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Pierre Dortiguier
 
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Lettres à sa fille Diane

vendredi 24 juin 2011

Téhéran, le 20 avril 1862,

Ma fille chérie, c’est aujourd’hui Pâques et je pense que vous êtes fort occupée. Vous allez passer de la messe au sermon, des sermons à vêpres, des vêpres au salut et Dieu sait ! Je pense que vous allez être fort contente de votre journée vous devriez persuader l’abbé de remettre en honneur l’ancien usage des quarante messes de Saint-Amadour. Il est vrai que cela a été défendu par un concile, mais on pourrait s’arranger ; voyez quelle félicité : quarante messes dans un jour.

Pour nous, nous allons en avoir une petite tout à l’heure. Le père Antonio va nous la dire avec accompagnement d’Arméniens catholiques, ce qui ne m’édifie jamais, et dans le rite de ces Kâfirs, ce qui me fait toujours l’effet d’une cérémonie un peu hérétique. Vous savez que cela s’appelle la messe patarak, que diable peut-on faire d’un tel nom ? En attendant et pendant que je vous écris, le père Antonio soutient une forte bataille dans la chambre à côté contre un moulla musulman ; mon moulla juif a volé à son secours, bien généreusement, puisqu’il s’agit de la divinité de Notre-Seigneur et est arrivé, bronchant sur le tout, Mirza Gaffar qui est Nossaïri. De sorte que c’est un fameux tapage, on s’assassine de textes, on se poignarde avec le Koran, on s’assomme avec le Pentateuque. C’est fort beau. Pendant ce temps, Mandane et Kizil [1] dorment à mes pieds, les lévriers de M. de Rochechouart [2] se battent dans la cour avec deux chiens de bazar que leur maître a adoptés et les deux faucons qu’il possède de même s’amusent à chercher des souris sur les terrasses. Vous voyez, ma fille, que la ménagerie est complète. Je dois vous avouer que j’ai donné des armes contre vous à Charles Gavard, dans la grande discussion sur l’Apocalypse. Mais, pour rétablir la balance, je vais vous en donner contre lui. Il vous dira que le nombre 666 qui contient le nom de la bête fait, en lettres numériques hébraïques, Néron-César. Mais vous lui répondrez que ce n’est pas juste, attendu qu’en hébreu on écrit César non pas Kesar mais Keysar et que l’y n’est pas représenté dans 666. Sans quoi elle vaut 10 et on aurait 676, ce qui n’est plus le nombre apocalyptique. Il sera roulé.

Votre père qui vous aime,
Comte de G.
*****

Téhéran, 20 avril 1863

Ma fille chérie, je suis resté cinq semaines sans une nouvelle d’Europe, mais enfin me voilà avec quatre lettres de vous, c’est une compensation très belle. Rien ne me fait tant de plaisir que de voir que vous devenez une femme de ménage. C’est une grande affaire et je suis sûr que madame Ysabeau votre quadrisaïeule en tressaille d’aise au fond du septième ciel. Vous n’ignorez pas qu’il n’a jamais existé une châtelaine de quelque renommée qui n’eût tous ces talents là dans la perfection. Je tiens comme article de foi que la reine Genièvre raccommodait les bas dans la perfection et que Bradabrante, elle-même, a perfectionné les recettes pour les confitures d’abricots. Je ne saurais rien dire de plus fort et je tire l’échelle. Mandane est maintenant seul avec moi. J’ai donné ses deux enfants à quelqu’un qui en a grand soin. Ils fatiguaient beaucoup leur mère et moi aussi. Mais, dans ce moment, nous sommes très tourmentés par un grand lévrier kurde que le marquis Doria a ramené de Shyraz. Cet animal est tout plein des élégies de M. de Lamartine qu’il se ss sera fait traduire quelque part. Il pleure du matin au soir et du soir au matin. Il pleure à tout propos et sans propos. Il pleure debout, il pleure couché, il vous pleure dans la figure et il est impossible de dormir. Mandane lui a signifié qu’il l’ennuyait. Caporal et Baga les deux lévriers de M. de Rochechouart, lui ont dit nettement qu’ils pensaient comme Mandane et ils l’ont mis à la porte de chez eux. Il n’en pleure que plus fort. Il y a un soulèvement général et cette nuit il ira pleurer à l’écurie avec les chevaux. Je ne déteste pas Télémaque ; mais je vous avoue que Mentor me paraît insupportable et pour la ville de Salente, je n’aurais pas voulu y demeurer pour un empire ; le roi de ce pays là était trop bavard. Au fond, tous ces messieurs là sont des poupées de bois à ressort. Il n’y a jamais eu de vrais messieurs faits comme cela. Vous devez le trouver en le comparant à Thucydide.

Votre père qui vous aime,
Comte de G.
*****

Téhéran, le 20 août 1863,

Ma fille chérie, cette lettre sera la dernière que vous recevrez de Perse, inshalla ! Dans quelques semaines, à dater du moment où elle sera dans vos mains, nous parlerons de vive voix d’Homère et d’Eschyle et nous ratiocinerons sur Walter Scott. Aujourd’hui, je n’ai pas autre chose à vous dire que cela. Nous avons célébré la fête de l’Empereur avec une grande magnificence. Le ministre des Affaires étrangères, le Sipéhsâlâr, ministre de la guerre, des généraux persans, le corps diplomatique, les officiers français, des verres de couleurs, des santés, enfin un immense tamâshâ, c’était superbe. Mais le plus beau, ça a été ceci. Le ministre de la Ville, un vieux tyran, avait fait enlever sous un prétexte absurde une pauvre vieille femme de mon quartier et les gens étaient venus de toutes les rues voisines demander ma protection pour elle. J’avais envoyé Mirza Gaffar, mais le vieux Mirza Moussa, assez impertinemment, avait tout refusé, fait battre cette femme et lui avait pris vingt tomans. Je n’ai rien dit dans le premier moment, mais ayant trouvé ma belle, j’ai fait une telle levée de boucliers, et avec une violence si à propos, que le roi a donné des ordres. Mirza Moussa a failli avoir le nez et les oreilles coupées, on lui a pris de force les vingt tomans, et ses propres gens ont amené la femme à la légation à l’issue du dîner. Mirza Gaffar, délégué par moi, les a traités comme des nègres devant toute la population réunie pour voir les illuminations devant la Porte. Il leur a crié que Mirza moussa avait une bonne leçon, mais qu’il en aurait une meilleure, s’il recommençait ; que le ministre de France voulait, que le ministre de France entendait, etc. Jubilation dans toute la ville qui exècre Mirza Moussa. Le lendemain, Gafar a fait venir la vieille femme au coin de la rue, le public éclairé s’est de nouveau rassemblé. J’assistais avec ma maison civile et militaire. Gafar, monté sur une boutique, a raconté l’histoire ; il a fait approcher la femme, lui a dit : « Voilà votre argent, plus cinq kranz pour un jupon qu’on vous a pris ; plus sept kranz pour un koulidjèh ; enfin cinq tomans d’amende que le ministre a pris pour vous à Mirza Moussa. » Jugez de ma sensation ! Un homme dont tout le monde a une peur horrible, à commencer par le roi ! La femme s’est prosternée à mes pieds en pleurant et criant, le public pleurait en levant les bras au ciel et priant pour moi. J’ai dit seulement au peuple : « Quand on essaiera de vous tourmenter, adressez-vous à moi, je suis votre père ! ». Quand je passe dans la rue, les femmes me disent sous leur voile : «  Que Dieu garde le vizir ! », ça n’empêche pas que je suis bien content de m’en aller. Adieu, ma fille chérie, j’embrasse mille fois mademoiselle Tingh et la mère Farengh aussi.

Votre père qui vous aime,
Comte de Gobineau

Notes

[1] Mandane était la chienne blanche de Gobineau et l’autre appartenait au chancelier de la légation, Querry

[2] Secrétaire d’ambassade

 
 
 
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