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Le triple rôle de Constantinople

mardi 2 octobre 2012, par Pierre Dortiguier

Le nom de Constantinople est contesté par les historiens récentistes russes qui y voient non la nouvelle, mais l’authentique, originale Rome, cependant que la seconde que nous connaissons aujourd’hui, serait née avec les Papes au 14ème siècle, venue comme Enée de Troie, emplacement de la cité contenant Sainte-Sophie - la troisième étant Moscou - et ils lui restituent le nom de ville impériale, comme nous le signalions dans notre article sur « Le roman de la prise de Constantinople en 1453 ».

« Czar-grad » : ces deux termes renvoyant à de l’allemand, à « Kaiser », empereur ou César (l’origine de ce surnom prétendu venant de la naissance de César par césarienne est une facétie d’humanistes), et le second, au participe passé du verbe allemand « roden », défricher, essarter etc. , soit « gerodet », à l’origine du mot de ville, comme Novgorod, la nouvelle ville, la nouvellement défrichée, « neu gerodet » !

La personne même de Constantin qui aurait donné son nom à la capitale est disputée, mais la tradition nous importe seule ici, car elle est en soi un fait historique, une vérité psychologique : dans ses annales la ville ainsi désignée se présente comme la capitale de l’Orient impérial, et la date de sa chute, le 29 mai 1453 – vraie ou fictive - est celle de l’humanisme en Occident, de la fin du dit Moyen-Age, de la Renaissance ou naissance plutôt politique et artistique, philosophique italienne et allemande ; mais l’Empire d’Occident tombera, non sous les coups des Turcs – équipés en artillerie notamment, par les Français - qui assaillent Vienne par deux fois au 16ème et 17ème siècle – et nous ont valu ces « croissants » autrichiens trempés dans le chocolat ou la café, par dérision, - mais de Napoléon en 1806 (l’Empereur d’Allemagne abandonnera ce titre en 1810).

Néanmoins la ville de Constantinople, de quelque attribut ou nom dont on l’honore, eut trois caractères : la splendeur, avec son bijou ou sa perle qu’est Sainte-Sophie, église consacrée à la Sainte-Sagesse (haghia Sophia), l’enjeu stratégique, puisqu’elle connut nombre de sièges dont celui des Croisés daté de 1204 (qui y établirent, selon les chroniques, un patriarcat latin tombé en 1261, mais tous ces faits sont contestables). Elle fut assiégée, prétend-t-on dans une guerre de Troie interminable, trois fois par les Hellènes, deux fois par les empereurs romains, deux fois par les rebelles byzantins, deux fois par les Empereurs de Byzance, deux fois par le Kral des Bulgares, une fois par le Chosroès des Perses, une fois par le Chacan des Arméniens, une fois par le despote des Slaves, une fois par les Russes, une fois -nous l’avons dit- par les Latins, sept fois par les Arabes, cinq fois par les Turcs, et, après avoir été prise sept fois, Constantinople fut, à la suite du cinquième siège des Turcs, conquise pour la huitième fois, sous le septième des Paléologues, par Mahomet II, le septième des Osmanlis. Enfin le troisième trait de cette ville, magnifiquement située, est l’unicité de son pouvoir religieux chrétien, car, à la différence de l’Occident et de sa distinction du principe temporel et spirituel, dont le laïcisme est la déformation, mais aussi une conséquence, l’empereur de Byzance était l’évêque suprême (summus episcopus), le reflet de la divinité, comme on s’exprimait à Saint-Pétersbourg encore au 19ème siècle ou très semblable à Dieu.

Elle était donc la Jérusalem terrestre, et bien supérieure en dignité à cette Rome italienne où la tradition voulut trouver le lieu immortalisé par le double martyre de Pierre et de Paul ! Au tome premier de son Histoire de l’Empire des Osmanlis ou Ottomans - que des historiens russes rattachent à Atamans - le baron Hammer-Purgstall, ambassadeur à Constantinople en 1799, prétend qu’elle s’était attirée son sort définitif par l’affaiblissement spirituel et la dégradation morale de ses habitants, dont du premier empereur Paléologue ayant cherché refuge et appui contre sa patrie, à la cour du vainqueur turc de l’Asie mineure et dont les successeurs servirent dans les armées du sultan et conquirent en son nom des villes grecques. C’est là un jugement encore inexact, car les recherches russes de Fomenko s’orientent vers une lutte interne dans un Empire, dont le parti musulman l’aurait emporté et serait venu au pouvoir par une coalition. Nous aimerions bien aussi suivre la construction de Constantinople dans sa littérature, mais ce trésor des temps antérieurs – est-ce un signe du Destin ? – a été anéanti par un grand incendie qui aurait consumé, bien avant le siège turc, avec les plus magnifiques restes de l’art antique, des milliers de livres. Fin d’un Empire ou fin d’un rêve ?

L’impression qu’on a voulu laisser de cette ville reste incomparable, et le latin du nordiste français, natif d’Amiens, le sieur Du Cange (1610-1688) - cité par Friedrich von Hurter dans sa Vie d’Innocent III [1] - parle d’ « une construction » de Sainte-Sophie – que l’école récentiste russe veut voir, non sans quelques preuves - comme le vrai temple de Salomon que cherchent en vain à exhumer les loges anglaises du rite écossais ! – « de sorte qu’on la croirait à peine suscitée par l’art humain et par des hommes » [2], avec des lambris formés des antiques débris de l’arche de Noé, la coupole – qui sert de modèle à Saint-Marc de Venise, aux dômes de la Basilique de Saint-Antoine de Padoue, à l’église de Corneto (Tarquinia aujourd’hui) citée dans l’ouvrage de Seroux d’Agincourt [3] etc.

Aujourd’hui Constantinople est délaissée politiquement pour Ankara, que les Allemands ont modernisée après que le destructeur du Sultanat ou du pouvoir religieux, de l’Empire, et de tout ce qui rappelle la splendeur d’une ville qui montre encore l’allée d’Issa - où une tradition s’attache à placer un personnage qui aurait été en partie inspiré de la stature d’Andronikos, martyrisé, - ait identifié son nom à la Turquie moderne, aveugle à son passé et plus encore à l’avenir que sa répudiation de l’esprit de communauté inter-ethnique ou cosmopolite, au sens exact du terme, lui prépare, très loin de Constantinople !

Notes

[1] en allemand, en 4 volumes (1834-1842)

[2] « structura ut humana arte et ab hominibus excitata vix crederetur »

[3] « Histoire de l’Art par les monuments », 1823

 
 
 
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