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Le récentisme, remède au nihilisme moderne ?

samedi 6 octobre 2012, par Pierre Dortiguier

L’examen de la chronologie historique est devenu la réponse à la question que les historiens doivent se poser sur la légitimité du cadre du temps, pour ne pas que la postérité les traitent de simples courtisans des pouvoirs établis, ainsi que dans la « Princesse de Babylone » (1768) Voltaire parle de ce roi Bélus fier de ses origines, car ses courtisans les lui disaient et ses historiographes les lui prouvaient !

Le nihilisme moderne ou construction arbitraire de valeurs sur un fond de néant, du rien (nichts, nihil), par une boursouflure du vouloir, une manipulation ou plutôt machination [1] a été objet de l’attention de la haute philosophie allemande - comme l’œuvre colossale, disputée plus que lue entièrement ou patiemment, de Heidegger commentateur de Nietzsche, l’atteste - et corrélativement ignoré des idéologies absolutistes, qui prennent la réalité comme argent comptant et ne se disputent que sur son organisation, comme les Protocoles de telle société secrète se font faits forts d’imposer un ordre impitoyable et puissant en concurrençant, par la ruse et la brutalité, l’ordre libéral qu’elle veut moins détruire que contrôler ! « Ces postes importants ne seront confiés qu’à ceux que nous aurons formés pour diriger l’œuvre administrative » ! Mais les droits de la propriété sont intangibles, tout est dans l’administration [2] et les recettes à percevoir : c’est, selon une distinction classique de Kant, dans la « Critique de la Raison pure », une question de fait (quid facti  ?) et non de droit (quid juris ?).

Or le récentisme - essentiellement nordique, septentrional européen, si l’on trace une ligne allant de Londres à Moscou, en passant par Dresde, Postdam, par exemple - là où vivait l’illustre mathématicien algébriste et érudit letton qui fonda un salon historique en 1999 à Karlsruhe, Eugène Gabovitsch décédé en 2009 -, ou les Alpes bavaroises avec Illig, fondateur de la revue trimestrielle, Zeitensprünge ou « Sauts temporels », renverse cette proposition de l’histoire comme enquête sur les événements d’un temps partagé en époques, alors qu’elle (l’histoire) est un calcul du temps, « nombre du mouvement et du repos » (Aristote).

Cette tendance, il faut le redire ou l’annoncer dans tout exposé sur le récentisme, s’était manifestée au 17ème siècle avec Jean Hardouin (1646-1729), du même âge que Leibniz, et père jésuite quimperlois, entré dans la Compagnie de Jésus à 16 ans, bibliothécaire du collège Louis-Le-Grand ; ses opinions ont été avérées par l’anglais Erwin Johnson, qui le cite plusieurs fois, dans son étude parue en 1894, « Les Épîtres pauliniennes », ou lettres attribuées à saint Paul apôtre : ce chrétien anglais, non sans déchirement sensible à sa lecture, découvre, comme le sérieux compilateur jésuite, un siècle avant, que le seul Concile ecclésiastique avéré est celui de Trente, et que toute la série de l’Histoire ecclésiastique, y compris celle des Croisades ou l’institution des patriarcats, entre autres, sont des inventions récentes, et que, comme cet auteur breton de la Somme des Conciles l’avait aussi affirmé, que les Évangiles furent composés d’abord en latin et traduits en un mauvais grec ; que de plus, dans cette forgerie de l’Antiquité, un saint Augustin, Hardouin l’a affirmé, est une fiction, mais Johnson y ajoute – ce que ne pouvait Hardouin - que l’original latin des Épîtres de Paul n’est pas de ce personnage fictif, tout comme les saint Jérôme auteur de la Vulgate, les Tertullien, les Eusèbe prétendu auteur d’une Histoire ecclésiastique, ou les quatre Évangélistes, mais tout est œuvre monacale des 15ème et 16ème siècle cherchant à fixer une doctrine ecclésiastique, mêlant des esprits comme le moine augustinien Luther à ceux de catholiques, au point de former une doctrine souvent ambivalente, contradictoire sur plusieurs sujets, - contradiction visible dans les Épîtres attribuées à Paul - comme la grâce, le mariage, l’autorité civile et religieuse ; des êtres comme le prédécesseur au 14ème siècle de la Réforme, Johannes Wiclef - dont on montre un portrait daté de 1370 - sont de purs noms, déclare Johnson, donnés à des hérésies factices, provocatrices, malicieusement vieillies, avec une biographie controuvée, et des doctrines avancées pour pouvoir être contredites, comme une orthodoxie maîtrisant des hérésies et justifiant son pouvoir : c’est une volonté de puissance !

C’est précisément cette œuvre artificielle monacale, cette industrie de faux, le soutenait Père Jean Hardouin des fameuses hérésies traditionnelles, à commencer par celle, fictive, du prétendu évêque Arius (l’arianisme), qui aurait donné occasion au premier concile de Constantinople déclarant Jésus non pas Prophète de Dieu, semblable à Dieu ou divin (theios), mais Theos, Dieu !

Le catholicisme apparaissait alors à ce chercheur anglais Johnson comme une société secrète qui aurait eu sa légitimation en créant des textes et un passé, et surtout une histoire troublée par autant d’hérésies qu’il fallait de points de doctrine ferme, mais comme le dit l’expression significative, comme un vaisseau ballotté par la tempête jusqu’à la fin des temps, selon une parole prêtée au Christ. Les adversaires ou opposants à cette Église, dont en premiers les Juifs n’auraient pas plus d’antiquité qu’elle-même, et tous les écrits de la Bible ou du Talmud hébreux seraient contemporains des écrits fondateurs du christianisme moderne, entendons, attaché aux Temps Modernes, à l’humanisme ; savoir cet humanisme qu’il est de bon ton de présenter comme adversaire d’un ancien ordre chrétien, en réalité utopique. C’est là que le nihilisme s’instaure, fleurit et que la paix est fausse, la violence réelle, un peu ce que les manipulateurs US d’aujourd’hui appellent « le chaos minimum » utile à une présence prolongée ; et que l’on devient cet esprit méphistophélique « qui toujours veut le bien et crée le mal », selon le vers du Faust de Goethe !

Il va de soi que ceci, dans les vues récentistes, vaut pour tous les autres écrits religieux d’ailleurs ; et l’école russe de Fomenko et Nossovski explique ainsi cette simultanéité des écoles bouddhistes, hindouistes, chrétiennes et islamiques, aussi nécessairement plurielles que la doctrine se veut, chez chacune, subjectivement l’expression d’une éternité renouvelée, pour ainsi dire, du même enseignement et dans une suite de générations ! C’est du sein de l’humanisme de la dite, pour le récentisme, inexactement Renaissance, en fait naissance d’une fausse Antiquité et d’un Moyen Age controuvé, et non contre ou à part lui, que s’est forgé le catholicisme et son armée sortie toute casquée du cerveau de ce Jupiter, la Compagnie de Jésus, future instructrice de l’Asie et co-rédactrice de cette histoire, notamment chinoise et indienne, qui a cultivé et encadré la diffusion de cette éducation humaniste, celle des humanités gréco-latines et hébraïques (les trois étant inséparables), tout comme ses adversaires protestants, car le moule est identique. Mais la Chronologie supporte cette foi et cette raison ecclésiastiques, car la recherche de la perpétuité de la foi à travers les âges, ou la dénonciation des dogmes nouveaux définissait l’Église Catholique comme aujourd’hui.

Le Cardinal Jacques Sadolet, évêque de Carpentras peut écrire le 18 mars 1539 à Calvin à Genève et par delà lui aux nouveaux Chrétiens : « La question est de savoir lequel est plus nécessaire à votre salut, ou que vous pensez être plus agréable à Dieu, si vous croyez et enseignez ce que l’Église Catholique, par l’universel monde a déjà plus de mille cinq cents ans (ou si nous cherchons la plus certaine et franche mémoire des choses) plus de treize cents ans a approuvé d’un consentement, accord et volonté, : ou ce qu’aucuns hommes cauteleux, et comme il leur semble, subtils, ont innové seulement depuis vingt-cinq ans en ça, contre toute ancienneté et perpétuelle autorité de l’Église catholique : eux qui certainement ne sont pas l’Église catholique. Car l’Église catholique (pour la définir brièvement) est celle qui de tout temps, en toutes contrées de la terre, est toujours une, et consentant en Christ, étant régie et gouvernée en tout et partout du seul Esprit du Christ ; en laquelle ne peut avoir aucun discord. »

Il est un point souligné par Erwin Johnson, que la prétendue Bible serait une rédaction entreprise pour justifier ou donner un argument à des disputeurs monacaux : ainsi sur la fameuse confession qui est présentée comme une dispute entre catholiques et protestants est en effet avérée au livre II des Rois, David confesse ainsi son péché devant Nathan :

« J’ai péché, dit-il, devant le Seigneur.
- Le seigneur a aussi transféré votre péché, lui répond l’envoyé de Dieu en question, celui qui cache ses fautes se perdra ; mais celui qui les confesse et s’en retire, obtiendra miséricorde, fait-on préciser à Salomon.
 »

Il y a donc des tendances à séparer Ancien et Nouveau Testament, mosaïsme et christianisme, mais les deux se répondent dans une véritable construction !

Notes

[1] Le terme de « Machenschaft » chez Heidegger

[2] L’administration, c’est la révolution, écrit en ce sens Gobineau à son collègue diplomate autrichien Prokesch-Osten

 
 
 
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