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Le Paradis de Socrate

mardi 31 mai 2011, par Pierre Dortiguier

Le Paradis de Socrate

Il y a un fait socratique qui laisse en blanc le portrait réel ou fictif de ce sage : c’est sa condamnation [1] sous une charge d’impiété et de subversion de la jeunesse ; condamnation appuyée par le sarcasme conservateur d’Aristophane et qu’aucune démonstration idéaliste ne peut éclairer par la nécessité d’un symbole.

Dans son discours de rectorat de l’université royale Friedrich-Wilhelm de Berlin, le 15 octobre 1900, Adolf Harnack constate que deux millénaires – à suivre la chronologie officielle instaurée au 16ème siècle par Scaliger et ébranlée par Wilhelm Kammeier, et aujourd’hui par Heribert Illig et surtout ruinée systématiquement, mais mathématiquement par Anatoli Fomenko- se déroulent sous le signe d’un rapport de deux doctrines et de deux sacrifices de la vie dans la conscience que nous avons de la vérité, ceux du Fils de Sophronisque et du Fils de l’Homme. Et de rappeler l’étonnante scène de la Messiade de Klopstock, sue de tous les esprits cultivés de son temps, dans laquelle Portias, la femme du procurateur, voit en songe Socrate l’avertir de l’acte d’injustice que son époux commet, ayant saisi la gravité d’un mystère que des ténèbres l’empêchent encore de bien apercevoir. Cependant, le Christianisme éclairé et la pensée libre –sans nommer les esprits-forts-, ont aussitôt distingué les deux conditions, et ils n’ont produit la comparaison en question que pour en faire ressortir l’incommensurabilité. La mort du premier ne serait qu’une querelle mal réglée de citoyens, et la seconde mort qu’une marque de la faiblesse de tout jugement, dans des esprits bornés trop proches même des temples ou, comme nous disons, fanatiques. « Oui, s’exclame Jean-Jacques Rousseau, dans La Profession de Foi du Vicaire Savoyard, si la vie et la mort de Socrate sont d’un Sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. »

Or il se peut qu’il y ait là dans cette réduction de l’expérience de la mort, qui n’est pas celle d’un maître de sagesse commun répondant au plus honnête usage du terme de Sophiste- mais d’un acte de philo-sophie – quelque chose d’insouciant, d’étourdi, gedankenlos ! A. Harnack [2] fait scrupuleusement observer que « c’est le Socrate mourant et non le Socrate enseignant, ou du moins est-ce le Socrate enseignant pour autant seulement qu’il enseigne à l’heure de la mort, qui a apporté la certitude et le sérieux dans le monde serein de la joie des sens et de la jouissance. »

La proportion du divin dans l’âme

Nous sommes ainsi amenés à cerner la raison à la fois de la procédure engagée contre l’Athénien et de la fermeté aucunement théâtrale mais principielle se réalisant dans la figure de Socrate, citoyen et homme de pensée, disputeur et soldat courageux, amoureux contemplatif de ce que Héraclite, au fragment 124, laisse apercevoir comme « o kallistos kosmos », originaire du feu, d’essence « polémique et justicielle, ce très beau ordre du monde ». La requête à l’empereur Antonin le Pieux, adressée en même temps à son fils philosophe Marc-Aurèle et également à son fils adoptif, salué du titre de philosophe et d’ami de la science, au sacré Sénat et à tout le peuple romain par le Grec de Naplouse, patron des philosophes, le saint martyr ci-dessous nommé [3] l’apologète Justin, supplicié entre 163 et 167, usent d’une voie directe, inconnue avant elle, pour identifier l’action du verbe en son entier et la part socratique d’affrontement de l’opinion. Il ne s’agit pas de comparaison mais de proportion du divin dans l’âme, reconnue maîtresse d’elle-même, livre de s’affirmer ou de se dérober ! Le procès et la mort de Socrate sont alors la manifestation de la présence active du Logos ou de Verbe dans un mortel : le fait socratique serait-il alors au sens propre, une apothéose, la sublimation d’un état de citoyen de droit en droit autonome d’une humanité dépassant donc toute doctrine humaine ?

« Tous les principes justes que les philosophes et les législateurs ont découverts et exprimés, ils le doivent à ce qu’ils ont trouvé et contemplé partiellement du Verbe. C’est pour n’avoir pas connu tout le verbe qui est le Christ, qu’ils se sont souvent contredits eux-mêmes. Ceux qui vécurent avant le Christ, et qui cherchèrent, à la lumière de la raison humaine, à connaître et à se rendre compte des choses, furent mis en prison comme impies et indiscrets. Socrate, qui s’y appliqua avec plus d’ardeur que personne, vit porter contre lui les mêmes accusations que contre nous. On disait qu’il introduisait des divinités nouvelles et qu’il ne croyait pas aux dieux admis dans la Cité. Il chassa de sa République les mauvais démons et les divinités qui commettaient des crimes racontés par les poètes, et aussi Homère et les autres poètes… »

Ne rêvons pas Socrate comme les envieux le suggèrent

Faisons, à cet endroit, comme s’y emploie dans ce siècle A. E. Taylor, professeur de philosophie morale à l’université d’Edimbourg, justice d’une tradition alexandrine, sorte de rumeur des Cyniques, selon sa fine expression, « still commonly repeated as fact », opinion assez méchante, toute de routine, sur la condition médiocre, la basse origine et, pour le dire ainsi, la vulgarité de Socrate. Nietzsche, mal intempestif, a contribué à cristalliser cette fausse figure de plébéien ignorant ; il l’invective, allant dans son cours de Bâle jusqu’à vomir sur le disciple glorieux de Socrate, souillé de cette honteuse fréquentation, dévoyé par elle ; d’où l’injure comique, empruntée à l’historien anglais George Grote, de n’être qu’un marginal, en rupture de ban avec le clergé du temps, les Sophistes : bref, Platon ? un socialiste !

N’imaginons surtout pas, avertit le savant écossais, ce Socrate en nécessiteux, « like the modern proletariat ! ». Le père Sophronisque fut-il sculpteur ? Le cas est douteux, mais le vrai est qu’il a des attaches étroites avec le fameux Aristide le Juste ; ce qui laisse penser qu’il occupait une certaine situation dans le dème. L’habitude maintenant de désigner la mère Phénarète – dont le nom évoque une noble ascendance- par le titre de sage-femme dit plus que le passage du dialogue platonicien ne suggère ; l’activité d’accoucheuse – le mot français est en italique dans le texte – n’implique pas de métier, peut-être une habitude ou la vertu d’aider ses amis…

La charge contre Socrate a ses raisons d’être

Bref, ne rêvons pas Socrate, comme les esprits envieux le suggèrent, mais poussons plus au loin la radicalité de son attitude devant l’opinion publique, en tenant pour certain qu’il fut, compagnon de combat d’Alcibiade, un soldat remarquable, admirable d’abnégation, et pour employer encore cette langue si précieuse de l’auteur d’Edimbourg, une sorte d’oddity, d’extraordinaireté à la fois mentale et physique, laissant à sa mort encore deux jeunes enfants !

Que ses amis aient tenté d’atténuer le sentiment de défiance des magistrats populaires, en diminuant sa science, en taisant sa solide formation gymnastique, musicale et mathématique fournies par les premiers soins paternels, rien que de charitable. Mais, comme les « Varia Socratica » de ce Taylor que nous citons l’établissent, la charge contre Socrate, ou l’accusation d’impiété a ses raisons d’être. Aux mystères locaux et aux rites d’Eleusis assimilés par les Cités s’oppose non pas une constitution rivale, mais, pour être juste, une culture proprement indépendante de tout affairisme, des rapports d’alliance et de coalition que sont les agrégats helléniques, aboutissant à une fusion momentanée, instable et tyrannique : une conception, drainée par les pythagoriques dont l’esprit de citoyenneté est d’autant plus général que le sentiment d’humanité s’ordonne autour d’un axe divin ; au rapport du particulier et de l’universel régissant l’espace du savant se range celui du temps de vie et de l’éternité de vie ; « un adhérent d’une religio non licita (religion non permise) en fait le premier non conformiste observable de l’histoire » [4]

Pour mieux formuler l’accusation du tribunal athénien, peut-être conviendrait-il de peser le sens des mots de Thucydide sur le devoir du citoyen : « Chaque citoyen s’occupe de ses affaires et de celles de l’Etat. Celui qui se tient en dehors, on ne lui fait pas de mérite de sa simplicité, on le méprise comme inutile. »

Le principe de Socrate vaut pour l’Etat comme pour l’individu

Ne paraît-il pas opportun désormais de situer dans l’incompréhension civile de Socrate le lieu d’un malentendu profond que nous fait littéralement toucher l’exposé sans cesse repris d’une formule des droits de l’homme et du citoyen. La distinction de la copule et, nous allons le monter, proprement tyrannicide, à la condition que nos prétentions à philosopher ne s’embourbent dans ces marais dangereux ; ceux boursouflant et anémiant le Logos au point de faire préférer, - comme un auteur contemporain, Wittgenstein, né viennois, sophiste restitué, - la contextualité à la normativité [5].

« La tentation est forte dans la politique, commente dans son essai réussi d’opposition de Socrate à Périclès, le père André Brémond S.J. [6] « de faire du salut de l’Etat la loi suprême de toute autorité divine et humaine. Il serait bon, pense Périclès, d’exercer sans violence un empire consenti de plein gré par les cités sujettes, mais si l’empire ne peut être que tyrannique, résignons-nous à la nécessité de la tyrannie. Mais le principe de Socrate vaut pour l’Etat comme pour l’individu. Il est nécessaire de faire le bien, il n’est pas nécessaire de vivre. »

On s’efforce périodiquement de produire des éloges d’Athènes, et une certaine droite s’en réclame, en tirant profit de ses adversaires concourant en un même point de démagogie. Il y a, bien sûr, de l’ineptie à vouloir abolir ce nom de démagogue. Toutefois, un chef sage et ami des arts, selon le vœu socratique connaît le péril de conduire s’il ne l’est lui-même. La catégorie de l’utilité ne se fixe donc que sur de l’utile pour servir à une fin dernière, solidement ancré, et non pas immédiate ou variable. Or Athènes, comparée à la destinée de Rome, offre la faiblesse d’avoir confondu l’humanité et la citoyenneté, alors que l’Urbs Sacra, dans la suite de son pouvoir, supporte -avec impatience souvent- que la personnalité de Dieu, son Logos, soit reconnue, et enfin que l’éternité soit pensée comme une composante du temps politique.

L‘enfer des mauvais socratiques

Le rappel d’Athènes enveloppe ordinairement le goût de la tyrannie ou de la puissance flatteuse. Ce n’est, en vérité, que dans l’image romaine que le sacré, ou ce qu’un Raphael comprend par la terribilità, dégagée par l’harmonie concinnitas- de son Ecole d’Athènes, Stanza della Segnatura, sert de fondement à l’essor de l’individualité ; que l’autonomie prend forme pour devenir une volonté de Destin. La force physique et intellectuelle désignent leurs sources et l’effet de leur puissance dans le geste de la main admirable et apaisant de Platon, que suit le regard du disciple, y conformant son empreinte dirigée vers le sol :

E caelo descendit Gnôthi séauton,
Fingendum, et memori tractandum pectore…

« Du Ciel descend le Connais-toi toi-même
Pour être fixé, et tenu en mémoire [7] »

Schématisons, dans ce tableau comparatif, l’opposition du Paradis de Socrate et d’Héraclite, sous l’étendard des bons Anges accompagnant le Verbe, d’un côté, et de l’autre, comme il est dit des peines, de l’Enfer des mauvais socratiques.

Genius familiaris Divinum quiddam
Quête de la Vérité Goût de la Vérité
Constitution Culture
Volonté générale Maîtrise de soi
Extase Individuatio.

Le Pr.Eugen Fink annonça, à la fin du semestre d’hiver 1966-1966, la clôture du séminaire sur Héraclite par une appréciation servant de formule du Logos héraclitéen même : « Chez Hegel s’est maintenu le besoin d’une satisfaction du pensé. Pour nous, en revanche domine la gêne de l’impensé dans le pensé. » Pour nous socratiques qu’aucune « mission » législatrice, pour reprendre une expression française de Nietzsche, appliquée au voile platonicien couvrant l’absolutisme de perpétuels modernes, ne distrait de l’humanité mortelle jalousée des dieux…

Article complété de la Revue des Deux-Mondes, novembre 1989, dans la Chronique Philosophie, pp.212-218, où je remplaçais mon bon camarade d’études Jean-Marie Benoist, auteur du célèbre livre en collection de poche, « Marx est mort », nommé au Collège de France, qui donnait son accord, et devait succomber à un cancer du foie au printemps suivant.

Notes

[1] si l’on suit la tradition de la prétendue Antiquité, même si l’on suppose avec des écoles allemande et russe contemporaines qu’elle est généralement plus une création de l’Humanisme, que l’expression d’un âge avéré, et que ce que l’on désigne par modèle de perfection en tous les genres aurait la réalité d’un reflet- (note du 29 Mai 2011)

[2] Sokrates und die alte Kirche, Reden und Aufsätze, I. Bd, S.32

[3] « Ceux qui ont vécu selon le Verbe sont chrétiens, eussent-ils passés pour athées, comme chez les Grecs Socrate, Héraclite et leurs semblables, et chez les Barbares, Abraham, Adamias, Azarias, Misaël, Elie, et tant d’autres, dont il serait trop long de citer ici les actions et les nom. »

[4] The Impiety of Socrates

[5] En 1938, ce fils d’industriel fortuné qui avait été envoyé étudier la technologie à Berlin, et demeura pendant le premier conflit mondial en captivité italienne où il composa son abscons « Tractatus Logico-Philosophicus », s’établit en Angleterre en 1929, tourna autour de Bertrand Russell son directeur de thèse, devint citoyen britannique, et en 1991 les professeurs John Marshall et John Smythies, le premier versé en psychologie à Oxford, le second en psychiatrie et neurologie à Cambridge, déclarèrent la personnalité de l’auteur et ses thèses relever de symptômes classiques de la schizophrénie. (cf. David Korn, “Wer ist Wer im Judentum”, Lexikon der jüdischen Prominenz, ihre Herkunft, ihr Leben, ihr Einfluss, FZ Verlag, 2003,Munich, ISBN 3-924309-63-9

[6] Archives de Philosophie, IX, 1932,505 S.,S.492. (note ajoutée le 29 Mai 2011).

[7] Juvénal, Satires XI.

 
 
 
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