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Le Christianisme et la nation arabe.

« Diatètheïkistaï é istoria to egkômion »

jeudi 2 juin 2011, par Pierre Dortiguier

Par Pierre Dortiguier

« Il y a comme un mur entre l’histoire et l’éloge » Lucien (125-180) de Samosate sur l’Euphrate, L’Art d’écrire l’Histoire

« Bien qu’il soit su de tous qu’ils aient été soumis toute leur vie au pouvoir des Califes de Bagdad et aient brillé de cette civilisation, on ignore chez beaucoup que les Chrétiens orientaux ne doivent pas seulement être dits disciples et partisans, mais encore, au sens propre, maîtres des théories et des arts par lesquels la réputation des Arabes resplendit jusqu’à notre époque » [1] Préface à la thèse latine de lettres soutenue en Sorbonne par Jérôme Labourt sur le Patriarche nestorien Timothée Ier (738-823) et la condition des Chrétiens sous les Califats abbassides.

« Si ce besoin d’unité vous paraît factice, si vous ne sentez pas sa force élémentaire, alors c’est qu’il vous manque quelque chose d’essentiel Non seulement vous ne saisirez rien à l’évolution du Proche-Orient, mais je me demande comment vous parviendrez à cette Europe dont vous parlez tant ! ». Le Président de la République Syrienne Choukri Kouatly, interviewé dans «  Un Printemps Arabe » [2]

Un nationalisme arabe de civilisation chrétienne

La conférence du Vendredi de la Semaine de Pâques examine l’exemple arabe du rôle fécondateur de civilisation, mieux dit, en effet, que créateur, à entre bien exactement et catholiquement la parole de l’Evangile rendant à César sa part naturelle – où pour entreprendre le titre de l’œuvre de Chateaubriand le Génie du Christianisme dans la Nation et en particulier les empires du Califat arabe (comme est nommée la succession de Mahomet dans les descendants des familles mecquoises, ses contribules, les Oma, les Abbas).

Une littérature touriste et le goût de nos Modernes pour les semi-vérités (auxquelles note Jakob Grimm le conteur et grammairien, nos compatriotes « ne sont que trop enclins ») veulent que le cours historique de la Nation arabe, volonté d’unité de populations nomades bédouines lentement sédentarisées, au caractère indépendant, faits de « ténacité » (comme l’observe le Père Henri Lammens S.J.) et qui résiste donc aux instincts de masse de sociétés domestiquées par l’intempérance de l’appétit économique, partagées qu’elles sont entre l’inertie et la jalousie (le statique et le dynamique, eût pompeusement dit Auguste Comte !), mues par l’événement seul, diminuant la force de l’imagination et énervant la pensée conceptuelle ; bref, que ce cours d’une unité jalonnée par l’Empire des Omeyades (66-750, dans la chronologie reçue) et celui des Abbassides (750-945) à Bagdad [3] et recueillies en héritage légitime dans le moule même des lois byzantines par la dynastie turque des Ottomans suive le lit de l’Islam. Connaître la Nation arabe équivaudrait alors à sympathiser avec l’esprit islamique.

Les faits démontrent au contraire que non seulement après la dissolution par Trajan (22 mars 106) du Royaume arabe nabatéen (ayant annexé en 87 Damas et dont le roi Arethas IV est cité dans la Seconde Epitre aux Corinthiens de saint Paul, lequel roi régna de 9 à 40 et embellit Pétra la capitale, les Arabes formés en province romaine d’Arabie, ordonnés et partagés sous Dioclétien (258), jouissent alors de l’autonomie administrative maintenue par Constantinople trois siècles avant l’hégire, et ce par un gouvernement de phylarques, chefs de tribu ou de lignée (selon le terme grec phulé) convertis bientôt au Christianisme par des solitaires du désert (comme saint Euthyme mort le 20 janvier 473 ; les phylarques de la dynastie des Ghassanides régissant les Arabes de l’Euphrate jusqu’à Pétra, promus à la dignité de Patriciens par Justinien, tel Harith ibn Gabala, après son père, originaire du Yémen, en sont l’ineffaçable témoignage ; ils étaient en rivalité avec la dynastie vassale des Perses, les Lachmides, persécuteurs de Chrétiens et néanmoins subissant dans leurs familles leur influence charitable, accueillant ainsi les exilés Nestoriens et Monophysites (ou dit Jacobites) dans leur capitale Al-Hira, près de Kula. Les Lachmides étaient établis en royaume et reçurent le diadème (tadj) conféré par l’antique monarchie Perse, chez qui s’était, en 410, à Séleucie, constituée une Eglise nationale nestorienne. Mais de plus, après l’expansion de ces Arabes errants, désignés en grec par Etienne de Byzance comme « Sarakénoi », Saracènes (scenitae Arabes), Sarrazins, terme à l’étymologie encore incertaine, l’influence des argentiers lettrés, religieux et artisans chrétiens, quelques années après la mort du Prophète (18 mai 632) – dont l’ambition patriotique et réformatrice était limitée vraisemblablement au Hedjaz et aux cantons voisins, mais aucunement universelle, comme on se complaît à le croire - est déterminante : « Les premiers khalifes se virent forcés d’appeler à Médine des ingénieurs chrétiens, chargés de protéger la cité au moyen de digues et de barrages », indique le père Lammens S.J. se référant au Dictionnaire Géographique de Mo’gam Yagout (réimpression du Caire, III, 62).

L’évêque des Sarrasins dans l’Arabie Pétrée.

L’historien Cyrille de Scythopolis (édité par Edouard Schwartz, Leipzig, 1939) dans sa Vie de saint Euthyme narre la conversion d’un chef arabe nommé Aspebet et devenu phylarque et évêque, sacré en 427 par Juvénal, évêque de Jérusalem. Amélie-Marie Goichon, notre inoubliable amie et âme ardente de ce siècle [4] dans le premier tome de son grand ouvrage édité en 1967 chez Desclee De Brouwer, Jordanie réelle (580 pages), somme catholique de la vérité sur la nation arabe d’Asie, brosse, d’après une citation, avec sa vivacité studieuse et sa précision ordinaire, le tableau de cette épopée spirituelle encore inachevée : « Au Cinquième siècle la vie érémitique et monastique s’installa en Palestine, à l’imitation de la Thébaïde d’Egypte dont elle s’inspira… Elle y existe encore aujourd’hui. Les grottes dont le pays est rempli ont souvent été habitées et le sont encore. Il n’est donc pas extraordinaire que des moines s’y soient installés. Ce furent des centaines, des milliers d’hommes qui menèrent une vie de prière et de pénitence dans le désert, ou dans les ravins creusés par les cours d’eau ; le groupe de saint Sabas fut l’un des plus important. Les persécutions des Perses succédèrent à celles des Romains. Elles s’exercèrent d’abord en Perse même contre les Chrétiens, au cinquième siècle. Beaucoup franchirent les frontières, quelquefois aidés par les gens du pays. Un chef arabe, encore païen, fut dénoncé pour les avoir ainsi secourus. Il s’échappa avec d’autres, arriva en Palestine, où il vint demander la guérison de son fils paralysé à saint Euthyme, l’un des moines logés près de la mer Morte. Le garçon guéri d’un signe de croix, le groupe arabe resta, se fit instruire et reçut le baptême. Un oncle de l’ancien paralysé devint moine. Les autres s’installèrent auprès d’Hébron, sous la direction de leur chef qui avait pris au baptême le nom de Pierre. De très nombreux Arabes vinrent se joindre à eux, convertis par Pierre. Sédentarisés, ils formèrent une communauté à laquelle on donna pour évêque ce même cheikh à la demande de saint Euthyme. Il assista au concile d’Ephèse (431). De son successeur Auxilaos on possède une signature, donnée en 449 comme « évêque de la nation des Sarrasins ». De ce groupe arabe sortit Elie, qui fut patriarche de Jérusalem et mourut à Aila (Aqaba) en 518, exilé par l’empereur Anastase à cause de sa fidélité aux décisions du concile de Chalcédoine. Beaucoup avaient été chassés ou tués par des Arabes Saracènes restés païens. » [5]. A la mort de l’évêque arabe, son fils, puis son petit-fils reçurent la charge de phylarque « Les Arabes », poursuit feu Amélie-Marie Goichon, « devenaient volontiers chrétiens. Ceux des environs d’Aqaba étaient assez nombreux pour motiver plus tard le vocable de mutanassira que leur attribuèrent les musulmans [6] Le Christianisme était alors la seule religion qui comptât. Mais les hérésies l’avaient divisée. Elles seront l’une des causes les plus graves de la décadence des Byzantins, ainsi que des malentendus propagés sur les Chrétiens.

L’art particulier de cette période de paix fut la mosaïque. Les églises en étaient couvertes en Palestine, en Transjordanie… Les ateliers de Gerasa semblent avoir été particulièrement importants et de là les mosaïques vinrent à Mâdâba, ville nabatéenne, chrétienne depuis le 11ème Siècle, gouvernée par un phylarque arabe nommé Daoud, puis par les princes arabes Ghassanides [7]. Elle était le siège d’un évêché. La plus célèbre de ces mosaïques est la carte de la Palestine, découverte en 1896… Très belles et bien conservées sont les mosaïques du mont Nébo sur le bord occidental du plateau de Mâdâba. Là Moïse mourut en contemplant la terre promise où il ne devait pas entrer. » [8]

Les partisans de l’hérésie, devenue schisme, de l’évêque de Constantinople, Nestorius condamné par le Concile d’Ephèse portèrent loin la propagation de la foi chrétienne, aux Indes, en Mongolie et Mandchourie, au Tibet et en Chine : au 7ème siècle en effet, l’empereur Kao- Tsoung (653-683) continuant la bienveillance de son prédécesseur Thaï-Tsoung (627-650) envers un missionnaire de Syrie, ordonna que dans chacun des dix gouvernements ( Tchéou) un monastère chrétien soit fondé.

Le partage des chrétiens orientaux s’établit ainsi en « melkites », d’un mot syriaque traduisant le grec basilikoï ou impériaux, fidèles à l’Empereur et suivant l’orthodoxie de la sainte Eglise catholique, avec leur rite propre, puis en schismatiques nestoriens avec lesquels Rome depuis les efforts des Dominicains établis à Mossoul et ceux des Capucins, surtout à partir du 17ème siècle, a réussi un rapprochement contrarié après l’appel à l’unité de S.S. Léon XIII par des intrigues impérialiste anglaises appuyées sur les Kurdes.

Ces Nestoriens distinguent la personne divine et humaine du Christ (ce dont le Mahométisme porte l’empreinte à côté d’autres), alors que les théologiens catholiques distinguent deux natures, mais affirment l’unité de la personne ; de plus, ils (ces Nestoriens) disent, dans leur erreur logique, que Marie est Christotokos, en grec mère du Christ, et non pas comme nous disons Theotokos, Mère de Dieu, car nous pensons droitement que la personne engendre la personne entière. Ceux qui ont réagi en Orient, avec vigueur, contre cette hérésie, avec un autre excès, se nomment pour cette raison « monophysites », ne reconnaissant qu’une nature, celle du verbe ; c’est le moine Jacob Baradeus (en syriaque Burd’ada, en arabe Barda’ani, Barada’i) sacré évêque d’Edesse à la demande du prince des Ghassanides Al-Harit ibn Gabala, en 453, qui leur fit adopter la désignation de Jacobites. Ceux-ci avaient, dans la capitale déjà mentionnée des Lachmides, un évêché, le fameux évêque des Arabes, George, y résidait, veillant aux tribus restées chrétiennes, parmi les Arabes nomadisant vers Mossoul.

Coptes ou Egyptiens, qui ont leur langue, à la littérature hagiographique en particulier très riche, manifestent une particularité : ils sont l’un des quatre principaux courants auquel on joint la littérature mozarabe mais qui touche moins à la nation arabe.

Les racines bédouines du Christianisme d’Orient.

Le martyre de saint Arethas et de ses compagnons.

Le Christianisme est notoirement présent dans plus de dix tribus arabes, et les Califes, dans l’une d’elles, celle des Kelbites, au sud de Palmyre, cherchèrent des alliances matrimoniales. Le groupe le plus important est celui des Qoudad au nord du Hedjaz et en Syrie. La tribu des Salih fut la première à s’organiser en Etat et à reconnaître l’autorité de l’Empereur. Nombre d’entre eux demeurèrent en Syrie et combattirent les envahisseurs musulmans. Une autre tribu de ce groupe les Kelbites déjà mentionnés, demeura si puissante que le Calife Moawia premier du nom eut un fils d’une épouse chrétienne convertie par politique à la religion de son mari, la kelbite Maisûn (la famille chrétienne jacobite, fidèle à sa foi, même après l’élévation de Moawia au Califat) ; ce fils, le futur Calife Yézid Ier fut élevé par une mère musulmane officiellement, mais chrétienne de cœur, qui inclina vers les Chrétiens l’esprit de son fils qu’elle éleva en grande partie dans la région chrétienne de la Palmyrène méridionale, au milieu de son clan d’origine [9] ; ce Yézid Ier eut comme compagnon de table et de voyage Yanah ou Yuhannah ibn Mansour, un administrateur comme la lignée des Sardjoun (Serges) à laquelle il appartenait (et dont un ancêtre avait joué un rôle dans la reddition de Damas au Calife Omar en 638 : ce fils de Mansour, qui fut maintenu par le Calife à la tête de ses finances est saint Jean Damascène qui vécut une existence monacale, au monastère de saint Sabas, et dont la mort se situe en 749). Yézid Ier épousa aussi une kelbite ; cette tribu était redisons-le - si puissante qu’Ali, le gendre de Mahomet, après la mort de Fatimah, épousa la fille d’un cheikh kelbite venu à Médine pour embrasser l’Islam, mais ses contribules le rejetèrent dans une minorité nette. Une troisième tribu de ce groupe, les Qain, nomadisant entre le nord de la péninsule du Sinaüi et la frontière syrienne, combattirent avec les impériaux, à la bataille du Yarmouk (20 août 636) qui décida du sort de la Palestine, contre le chef musulman Khâlid ibn-walid. La victoire de ce dernier précise Amélie-Marie Goichon « fut due à une révolte des troupes arméniennes et à la défection des Arabes syriens dans l’armée impériale ».

La tribu des Tanuh, partagée entre Chrétiens et Musulmans, fut forcée dans la région d’Alep, par le Calife Al-Mahdi (775-785), un Abbasside, à adopter l’Islam, donnant occasion à de nombreux martyres. Citons ensuite pour mémoire les tribus des Gouddam, desTaglib, desBakr, des Lyad, qui s’établirent dans les régions de Mossoul et de Takrit, et aussi les Tamin dont une partie s’était établie dans les îles de Bahrein, longtemps siège épiscopal, et fut déportée en Mésopotamie, fondant de nombreux monastères ; enfin les célèbres Nadjranites du Yémen, dont la tribu des Harith-Al-Ka’b a son saint roi mentionné au martyrologue romain du 24 octobre, saint Aréthas (Harith). Une longue suite de persécutions, depuis 519, qui émut l’Empire, atteignit le comble de la violence en 523 après le blocus et le pillage du numéraire des Chrétiens de Nadjran par « une agression qui n’avait pas de mesure », « épibolé metron ouk ekousé » précise l’historien byzantin Procope, secrétaire du général Bélisaire et lui-même fonctionnaire, qui avait donc accès aux rapports des agents impériaux, dans sa « Guerre des Perses » [10]. Le vieux roi et ses trois cents compagnons eurent la tête tranchée, certaines sources disent deux-cents, d’autres trois-cent quarante, - après que l’on ait précipité le clergé, prêtres, diacres, moines, vierges consacrées à Dieu, dans un immense brasier allumé au fond d’un ravin. Ils étaient quatre-cent-vingt-sept. Le noble Coran, sourate 85, 1-11 parle de cette « fosse ardente » et maudit « les bourreaux qui étaient assis autour du feu entretenu sans cesse ». Vint ensuite le massacre général. Tous ceux qui se refusèrent à déclarer que le Christ est un homme et non un Dieu furent mis à mort. Il y eut plus de quatre mille victimes. Ce crime fut ordonné par un tyran indigène judaïsant Dou Nowas, auquel, indique Procope, s’étaient ralliés de nombreux Juifs et partisans de l’ancien culte. L’intervention de la flotte armée éthiopienne, dont le roi Ellesthée figure au martyrologue du 27 octobre, mit fin à la fureur satanique : ce digne souverain termina ses jours dans un monastère en abandonnant sa couronne, comme notre cher Charles Quint !

Cette tribu des Harith-Al-Ka’b avait bâti une grande église, Dair Nadjran, nommée aussi la Ka’ba de Nadjran : leur évêque Abu al Harita conduisit une délégation auprès de Mahomet pour traiter de l’unité politique : « Dans ce centre chrétien, commercial et industriel, ville yéménite enfin où devaient se conserver les dernières traditions de l’Arabie heureuse », commente le Père Henri Lammens S.J. « une division de pouvoir s’était imposée ». Un triumvirat original, cette ville libre de Nadjran, moitié république-moitié Etat ecclésiastique, où les représentants des trois puissances, l’Etat, la Religion, les intérêts matérielss’unissent. Idéal trop beau sans doute pour notre monde sublunaire, l’anarchique Arabie l’aurait-elle réalisé ?

Citons en dernier lieu la tribu des Kinda, un moment victorieuse de la dynastie des Lachmides : les Chrétiens y étaient peu nombreux, mais le fameux apologète ou défenseur arabe de la foi chrétienne, Abd-al-Masih Al-Kindi en est le fruit.

La liturgie des Arabes errants

Une excellente et précieuse idée de cette liturgie nomade arabe est donnée par un Arabe jacobite chrétiens Abu Nasr ibn Garir (mort vers 1080) dans un traité sur l’Eucharistie (le livre du guide, Kitab-al-Mursid. « Il y avait chez les Arabes des Chrétiens, par exemple les Banu Ta’lab, les gens du Yémen et d’autres qui avaient un évêque itinérant voyageant avec eux, en apportant l’autel, c’est-à-dire la table sacrée d’un endroit à un autre. Encore jusqu’en l’an 300 des Arabes, c’est-à-dire vers 912-913, il vint des Chrétiens arabes à Takrit élisant des chefs. Il y avait un homme pieux, de bonne conduite (chez eux), auquel le mutran, l’autorité religieuse de Takrit accorda la charge épiscopale ; et celui-ci de célébrer en langue arabe et de consacrer pour eux sur un évangile. » (Traduit sur la version allemande donné par le prélat Georg Graf)

Il est établi que la traduction la plus ancienne, en arabe, des psaumes dont nous disposons, celle du psaume 110 est du 10ème siècle conservée à la Bibliothèque de Zurich : les plus anciens manuscrits des évangiles sont trois : ceux du 9ème siècle sont du fonds Borgia de la Bibliothèque Vaticane et du monastère Sainte Catherine du mont Sinaï, et le dernier, le plus récent, du 11ème siècle, appartient à l’Ancienne Bibliothèque Royale de Berlin. La littérature chrétienne patristique, canonique, biblique, hagiographique arabe, traduite du grec et du syriaque est considérable. Deux grands noms de ce siècle en Allemagne, Anton Baumstark et celui déjà cité de Georg Graf y ont consacré leur talent. Ce dernier note, au tome I, page 636 de sa monumentale « Geschichte der christlichen arabischen Literatur », parue en avril 1944, Cité du Vatican, et réimprimée à Graz en Styrie en 1959, que le premier livre imprimé en arabe est sorti des presses de la petite ville de Fano dans les Marches romaines en 1514 dédié à S.S. Léon X : c’est un abrégé du Livre d’Heures, un Horologion Kitab salat as-sawa’l. Notons, publié à Gènes en 1516 un polyglotte arabe chaldéen, hébreu etc. par un évêque Giustinani, de la région du Nebbio (en Haute-Corse).

Le Christianisme fécondant l’Empire arabe des Abbassides ou le retour aux Grecs, œuvre méritoire des Chrétiens.

Nous n’abandonnons l’empire des Ommeyades qu’avec le sentiment d’une utilité publique remarquable qui suscite l’enthousiasme de nombreux lettrés ; la tolérance partielle envers les Chrétiens ont des raisons économiques et cet opportunisme ne saurait ni masquer des sympathies personnelles ni des vexations ou des martyrs silencieux de la Foi ; à côté du Calife priant dans les lieux du Calvaire ou marquant de la bienveillance, un autre, tel Abd-el-Malik (auquel nous devons la mosquée dite faussement d’Omar) persécute et fait fuir de nombreux Arabes. Le père Lammens a étudié la Cour des Ommeyades et évoqué la figure du poète Aktal qui arborait une croix d’or : « Simple particulier, par ailleurs de bonne maison, le poète chrétien Aktal doit à son beau talent, peut-être aussi à sa religion de se voir choisir, quoique Taglibite, par des Bakrites musulmans en désaccord avec sa propre tribu. Cette distinction permet de deviner l’influence dont il devait jouir parmi les Taglibites. » [11]

Il convient, par pieuse déférence, de citer, en place d’honneur, le plus grand des écrivains melkites arabes, et malheureusement l’unique en son genre dans cette communauté chrétienne ayant conservé l’orthodoxie de la Foi : Abou Qoura, évêque d’Harran, ayant composé sur les souffrances du Christ, la vérité des Evangiles et tant d’autres sujets, comme le culte des images. Nous reprenons l’idée d’un critique contemporain allemand, Becker que les polémiques savantes de cet auteur ecclésiastique ont influé sur la formation des dogmes (Dogmenbildung) musulmans eux-mêmes. Un des écrits largement répandu, mais inauthentique, attribué à Abou Quora, est une dispute religieuse à la cour du Calife de Bagdad al-Mamoun (813-833).

Parmi les sectateurs monophysites, les Jacobites « une étoile de première grandeur, au firmament de l’Orient chrétien », selon les termes enthousiastes du prélat pontifical Georg Graf, est bien Yahia ibn Adi, né à Takritt, en 893, et que l’on désigne du nom d’al-Mantiqui, au sens grec signifiant le dialecticien, celui qui a la divination logique et rationnelle. Il étudia à Bagdad « capitale du Califat et métropole des hautes études », commente le religieux philosophe allemand (Bagdad partageait avec Kifa cette solide réputation). Yayhia ibn Adi al Takritt al Mantiqui était un élève du Perse al-Fârâbî (mort en 950/51). S’il étudia et traduisit Aristote, c’est pour tenir en perspective la vérité de la religion chrétienne, en se reposant sur l’autorité des Pères de l’Eglise. L’intellect (aql) divin, absolu, se connaît lui-même, dit ce philosophe jacobite, mais aussi par lui-même : une sorte d’image de la Trinité s’offre donc : l’intellect aql, l’intelligence, aqil, et ma’qoul, l’intelligible. Avant saint Thomas d’Aquin l’effort spéculatif, sur Aristote et le trésor grec du Christianisme s’accomplit donc avec cette « ténacité » dont le Père Henri Lammens a fait un trait de la race de l’Arabe bédouin.

Un autre penseur, à la fois philosophe, médecin, moine et prêtre, dans la deuxième moitié du onzième siècle, Abu’l Fradj Abdallah ibn al-Talyib al Iraqi, a commenté et traduit non seulement la Logique d’Aristote, mais aussi sa Métaphysique, y épuisant sa santé. Il donna, après d’autres, une nouvelle explication de l’Isagogé ou introduction à la Logique d’Aristote par Porphyre, et popularisa, d’une façon attrayante, des traductions d’Hippocrate. Secrétaire du Patriarche nestorien, directeur de l’hôpital al-Adudiya (du nom de son fondateur Adud ad Daula), ami du Chef de l’Etat irakien Galal ad-Daula, il représenta un type d’homme que notre modernité ne peut que prétendre impossible d’avoir existé, à sa plus grande honte. C’est à cette grandeur que songe Aristote lorsqu’il choisit d’illustrer par les paroles de Priam évoquant l’image d’Hector (comme il l’écrit au livre VII de son Ethique) cette « vertu surhumaine, sorte de vertu héroïque et divine ».

Et il ne semblait pas Etre enfant d’un homme mortel, mais d’un dieu (Iliade, XXIV, vers 258).

Parmi les Chrétiens influents de Bagdad, il faut citer des médecins nestoriens de lignée iranienne, Perse, les Bahtisu, et aussi l’école des Hunain, père et fils, qui ont traduit, partie en syriaque, partie en arabe, la médecine de Galien et les philosophies de Platon et d’Aristote.

La Providence dans la Nation arabe

La conférence aidée par la déesse Peithô et son charme persuasif, conclut que l’éducation chrétienne arabe, la fermentation de la force de la liturgie grecque, le prestige des Pères de l’Eglise ont influencé et permis d’épanouir, comme une connaissance de soi-même, cette recherche grecque de la vérité, inséparable pour ces Arabes de la Mésopotamie et leurs nombreux ascendants yéménites, en particulier, de la fréquentation du divin et de la défense de l’honneur de la Foi contre les Infidèles.

A une question pertinente de l’auditoire sur le rapport actuel des Chrétiens et des Non-chrétiens au Liban, la conférence a cité un propos de Kouatly – déjà mentioné en exergue -, l’ancien président de la République Syrienne, dans son palais d’el-Azem, qu’il n’y a pas de souveraineté syrienne ou autre, mais qu’il ne peut y avoir qu’un nationalisme arabe. Nos frontières, ajoutait-il, dans l’entretien qu’il accordait à l’ancien ministre Benoist-Méchin, ne sont pas des limites. Ce sont des blessures. Aussi pouvons-nous considérer ce Liban, par exemple, a parte rei, objectivement, comme une partie indépendante et définissable extérieurement, mais de plus, a parte subjecti, d’un point de vue subjectif ou idéaliste, si l’on veut, comme ceux qui ne conçoivent l’existence d’une partie que du point de vue du tout animant chaque individualité : c’est là encore rendre à César ce qui lui appartient : en chaque chose, que ce soit la théologie ou le progrès social, ou scientifique, l’histoire, la chronologie surtout, la saine vertu est celle de l’exactitude, ce que le terme grec d’akribeia, le français « acribie » qui est sa traduction, entend signifier. La poésie en est une passion ; comme la musique, soror aequus, sa sœur jumelle (le mot est tiré de Leibniz).

La Conférence ose assurer que la floraison de la Nation arabe trouve aussi dans les imitateurs du Christ la perspective d’un sang régénérateur, tant il est vrai que la vaste souveraineté de l’empire n’est que l’ombre de la communauté chrétienne. La Providence a marqué dans la Nation arabe un éclat de sa puissance et dans sa limite impériale temporelle et sous le voile d’une hostilité à la Foi l’a élevée en soutenant sa gloire, contre ses illusions mêmes.

Cette conférence, donnée à Toulouse, à l’invitation de l’amicale des élèves de l’Ecole des Frères des Ecoles chrétiennes, Saint-Joseph, pendant la Semaine sainte, a été imprimée dans le numéro 16, de Juin 1991 de sa revue, Trait d’Union.

Notes

[1] « Cum enim omnibus notum sit Bagdadensium chalifarum imperio subjectos omni vitâ atque cultu expositos fuisse, a multis ignoratur Christianos orientales doctrinarum et artium quibus fama nostra adhuc aetate splendet, non solum sectatores et fautores, etiam magistros dici debere. »

[2] Par l’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères de l’Etat français, Jacques Benoist-Méchin (1901- 1983), Editions Albin Michel, 1959, 501p. p. 267

[3] Bagdad : résidence édifiée en 762 par le Calife Al Mansour sur le site d’un village chrétien de ce nom, à trente kilomètres de l’ancienne capitale des Parthes Ctésiphon, où l’illustre Nur-el-Din défit et captura l’armée du général Townsend, le 22 novembre 1915, remportant ainsi la plus grande bataille d’une nation musulmane des temps modernes.

[4] Elle mourut de chagrin après l’invasion israélienne du Liban, et la visitais dans son bureau près du métro Alesia. Sa thèse de philosophie portait sur la distinction de l’essence et de l’existence chez Avicenne et son grand titre de gloire fut sa publication du lexique de la langue philosophique d’Avicenne et son supplément des Vocabulaires comparés d’Aristote et d’Avicenne (Ibn Sînâ) pays chez Desclee De Brouwer et repris en Allemagne. Le second tome a paru chez Maisonneuve. Elle défendit scrupuleusement dans ces deux tomes et dans une correspondance adressée au Monde, comme aussi dans un petit livre sur Jérusalem les droits palestiniens. Elle mettait l’assassinat du roi Abdallah sur le compte des Sionistes, d’après une communication reçue par elle de Glubb Pacha dont elle me fit état en privé. Elle n’avait rien d’oriental, semblant une paysanne de l’Anjou, et sa connaissance de l’Arabe et de la philosophie thomiste était si grande qu’elle mérite son effacement par la modernité illusionniste, qui ne lui assure de survie que dans la crème de la République des Lettres, parmi les Anges et ceux qui ont bénéficié de sa charité constante dans les camps de réfugiés. Qu’elle repose en paix, dans la certitude du jugement dernier.

[5] Citations empruntées par Mlle Goichon, op.cit. pp. 39-40, à l’Histoire de la Palestine d’Abel

[6] Abel, Histoire de la Palestine, tome II, p. 346-347.

[7] Abel, Géographie de la Palestine, tome II, pp. 381-389.

[8] op.cit. p. 40-41

[9] Dictionnaire d’histoire et de géographie religieuse catholique, p.1311, art. Arabie

[10] Livre I, 20,1, édition Teubner, p.170

[11] Henri Lammens, S.J. : Le berceau de l’Islam, L’Arabie occidentale à la veille de l’hégire, 1er volume, « les Bédouins », Rome,1914

 
 
 
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