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Pierre Dortiguier
 
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La religion U.S.

dimanche 9 septembre 2012, par Pierre Dortiguier

L’idée de lier la religion aux Etats-Unis, d’accoupler même une religion à une civilisation, ou, dans le cas particulier, de présenter l’action US comme soutenue par une religion fondamentale n’est pas récente, ni non plus de style polémique ! Au contraire, les apologistes de la vie américaine et de l’expansion mondiale du leadership US ont été recrutés dans toutes les confessions du 19ème siècle, dans tous les rites, et non point, seulement, par exemple, chez ces Mormons dont M. Romney est le drapeau républicain aux élections présidentielles.

Un « américaniste », pour ainsi dire, du clergé catholique a publié, il y a deux siècles, cette prévision, qui pourrait accompagner les efforts d’un Zbigniew Brezinski, l’auteur du "Grand Echiquier", d’une stratégie mondiale confiée aux Etats-Unis et d’où dériveraient les événements du jour.

Lisons ce texte, au 19ème toujours, d’un prélat catholique au nom désignant son immigration, Monsignori Ireland, dans son livre de propagande en faveur d’une mission universelle des États-Unis : « L’Avenir du Catholicisme aux Etats-Unis ». Il écrit : « L’influence de l’Amérique s’étend au loin, autant pour la résolution des problèmes sociaux et politique que pour le développement de l’industrie et du commerce. Il n’y a point de pays au monde qui ne nous emprunte nos idées. L’esprit de la liberté américaine se répand à travers les océans et les mers, et prépare le terrain pour les idées et les mœurs américaines. Cette influence croîtra avec le progrès de la nation. Le centre de gravité de l’activité humaine se déplace rapidement et dans un avenir qui n’est pas éloigné l’Amérique conduira le monde ».

Le même auteur, soumis, par ailleurs, à une discipline très stricte, comme celle de l’Eglise romaine, après avoir brossé un tableau exagéré de la puissance romaine antique, que la Renaissance italienne a popularisé, et que les Papes ont du reste exalté par leurs monuments, et avoir ensuite évoqué l’Empire des Espagnes, européenne et américaine, fer de lance de la catholicité, son Roi étant qualifié diplomatiquement de « Très-Catholique » : « Maintenant que commence à poindre sur l’horizon l’ère la plus grande qu’on ait encore vue, de quelle nation la Providence va-t-elle faire choix pour guider les destinées de l’humanité ? C’est elle, on n’en saurait douter en la voyant, c’est elle la reine, la conquérante, la maîtresse, l’institutrice des siècles à venir… Les enfants lui sont venus de tous les pays ; ils ont construit un monde nouveau, un monde qui incarne en lui les espérances, les ambitions, les rêves des prêtres et des voyants de l’humanité. » « La nation de l’avenir ! » poursuit le prélat catholique américaniste, « ai-je besoin de la nommer ? »

Malheureusement les auteurs de considérations sur les États-Unis se contentent de répéter les jugements de devanciers, trop brefs pour être utiles. Le puritanisme et autres formes de protestantisme sont mis en avant, - en premier l’épopée biblique - : mais c’est oublier que d’autres États à majorité protestante, par exemple, comme la Prusse dont la dynastie était calviniste, les Etats nordiques, les Pays-bas, n’ont apparemment pas sur le plan social, économique, culturel, et bien sur esthétique, suivi le même chemin et se sont même opposés pendant la première guerre mondiale, soit par les armes, soit par une neutralité active – ce qui fut le cas des deux pays cités -, aux USA.

Quelle est donc cette idée religieuse, grandie sur le sol américain, et qui a ses racines propres reconnues par des confessions d’import européen puis asiatique, et africain ? Quel est son moule ?

En France, un critique littéraire toulonnais puis parisien apprécié, Ferdinand Brunetière (1849-1906) de l’Académie française, converti au catholicisme après une tournée de conférences aux Etats-Unis en 1897, mais resté positiviste, a eu ce mot appliqué au christianisme, et qui pourrait convenir à certain islamisme artificiel « américanisé » ou bouddhisme etc., religion des Sikhs etc., hindouisme, etc. – sans oublier, last, but not least, la série des judaïsmes libéral, orthodoxe, sioniste ou non : « L’évolution, qui prépare en Amérique l’évolution du christianisme, est un effet du positivisme » : les lecteurs n’ignorent pas cette doctrine française, ou plutôt cette tendance intellectuelle habillée en théorie assez pauvre, d’Auguste Comte, qualifiée par lui de Positivisme, et qui marquait trois états dans le progrès de l’esprit humain : le théologique avec des relents de l’âge de la barbarie, imaginative, dont le fétichisme, puis le polythéisme et enfin le monothéisme est le miroir, l’âgé épique en somme de l’esprit !

L’état métaphysique, ensuite, ou une science exacte est liée à la religion et à l’absolutisme politique, au formalisme littéraire, moral, esthétique, dogmatique en religion, dont la philosophie serait l’expression, et enfin, nous y voilà, l’état positif, sorte de république intellectuelle, sociale et technocrate dont la discipline est la sociologie, terme qui est de son invention et qu’il confond avec la dite « religion de l’humanité » : l’âge, en effet, des sentiments humanitaires, d’entraide universelle, les ONG en somme succédant aux Peace Corps de l’ère Kennedy et qui se montrèrent en Iran autrefois ! Mais les dogmes demeurent subjectifs et sans portée ou effet public ! Le tout accompagné d’une disparition souhaitée des frontières, d’un droit d’intervention humanitaire diraient les Kouchner-BHL-Fullbright- Clinton et l’ OSDH de Londres, les « races supérieures », comme disait l’apôtre du laïcisme, le Président du Conseil, le « frère » maçon positiviste Jules Ferry, instruisant les « races inférieures ».

Ce fut sous ce positivisme, ou expansionnisme de la pensée trop humaine, que la colonisation prit les couleurs démocratiques ! Le « New age » ou « siècle américain » ? C’est lui !

Le livre que commente l’illustre Ferdinand Brunetière [1] est d’un Français qui, comme lui, vécut aux Etats-Unis, Henri Bargy : « La religion dans la société aux Etats-Unis », paru chez Armand Colin en 1902, et que l’on peut retrouver digitalisé sur la toile ! Il évoque, comme tout un chacun, les racines religieuses des premiers immigrants, dont l’Eglise de Leyde fondée aux Pays-Bas par des séparatistes puritains anglais en 1608, puis oriente ses recherches dans le sens d’un abandon des dogmes au profit d’un mutualisme ou solidarité. Ce qui est moins su, et nous importe ici géopolitiquement est le messianisme et la définition de cette « religion américaine » ou « idéal américain », selon l’expression même de l’auteur, lequel déclare, dans les premières pages du livre : « Toutes les Églises des États-Unis protestantes, catholiques, juives et indépendantes ont quelque chose de commun. Elles sont plus voisines entre elles, que chacune d’elles ne l’est avec son Église mère d’Europe ; et l’ensemble de toutes les religions d’Amérique forme ce qu’on peut appeler la religion américaine ».

On prête ainsi à Eisenhower (1890-1969) – enfant d’une famille de témoins de Jéhovah et dont la maison était un centre apostolique, et aux origines suédoises et sarroises allemandes anciennes (Eisenhäuer, le mineur ? ou le ferrailleur, qui vend un tas de ferraille ?) mêlées de certain judaïsme – selon une remarque (« I am a terrific (terrible, formidable) Swedish Jew », en matière de compétition sportive s’entend, qui se trouve sur un billet écrit de sa main au musée de l’Académie de West Point [2] : « Notre politique n’aurait aucun sens si elle n’était pas fondée sur une foi religieuse profondément vécue, et peu importe laquelle ».

En réalité ce n’est qu’une foi d’encadrement et non pas portée sur une définition précise de devoirs envers Dieu, ou d’une préparation à sa venue, ou à notre présence devant Lui, ce qui donne à cette sorte de religion américaine ou « idéal américain », ne dépassant pas une « poésie du civisme » - comme le dit Henry Bargy – bref, un nihilisme effectif, l’enthousiasme momentané lié à une pauvreté continue des raisons d’agir mondialement autant que localement ; et que le philosophe Hegel nomme un « fanatisme abstrait » dans ses fondements de la philosophie du droit, capable de faire accepter toutes les horreurs et d’en imputer à autrui par là-même ! Le philosophe désignait ainsi les Jacobins français destructeurs de la Vendée chrétienne, mais pourrait qualifier nos wahhabites brûleurs et violateurs de la Syrie qui se font la main en attendant d’autres missions !!!

Un universitaire, maintenant émérite (né en 1927) e Berkeley, Robert Nelly Bellah, qui appartint au parti communiste, professeur de sociologie, et tenant de l’esprit positiviste communautaire « communautarian » –ce dont le félicita Bill Clinton !- cite, dans son article de 1973 rédigé sous le coup de la guerre du Viêt-Nam, « La religion civile en Amérique » [3] le poète californien, fils de pasteur presbytérien de Pennsylvanie, écologiste, doté d’un sens épique, Robinson Jeffers (1887-1962), frère aîné du célèbre astronome Hamilton Jeffers. Les vers suivants nous instruisent, au-delà du temps de l’auteur, sur ce vide de la religion américaine, qui aspire toutes les confessions, et aujourd’hui s’attaque à l’Islam réel en tâchant de lui substituer un outil docile entre les mains de son leadership ! Tout commentaire est superflu, il suffit d’ouvrir les yeux et d’entendre les grognements contre l’Iran et les Musulmans fidèles à l’unité et la hauteur divine, à l’actuel idéal syrien de la foi dans l’ordre, non, à la manière néo-wahabite, du désordre et de l’arbitraire par la foi !

« Malheureux pays, quelles sont tes ailes,
Pleure (n’est-ce pas le lot de l’humanité)
Pleure sur le formidable luxe des moyens,
La pauvreté dérisoire de tes raisons,
La misère pathétique et sanglante de tes accomplissements ».

Arracher les religions sœurs à l’emprise de ce positivisme ambiant au service de l’aveuglement humain et de la ploutocratie symbolisé jusqu’à ce jour par l’institution de la FED créée à la Noël 1913, - renouvelant le cynique mot anglais « right or wrong, it’s my country » (dans la raison ou dans l’ erreur, c’est mon pays !) - ce contre quoi s’insurgeait le vrai Abraham destructeur des préjugés ancestraux tenant lieu de vérité - est l’épreuve de ce début de siècle : que Dieu hâte sa fin !

Quelque mot sur ce sentiment de généralité tout à fait subjective, qui porterait bien le nom d’Américanisme : c’est une manipulation de la puissance, qui ne peut s’affirmer devant soi comme telle et se dissimule sous des idéaux vagues, et s’éloigne donc de la culture ; en revanche, elle cherche à remplacer son manque de consistance, qui ne peut être qu’une non attente de la présence divine, par un sentiment de sécurité – donc une inquiétude causée par l’insécurité du monde extérieur. C’est cette « incertitude » liée à sa force, qui fait la religion américaine et le passage de l’idéalisme des mots à la brutalité des choses que le monde observe, aux USA et en dehors, et ne lui envie pas..

Notes

[1] Dans la livraison de la revue des Deux-Mondes dont il était le directeur gérant

[2] Citée dans le livre de Will Herberg « Protestant-Catholic-Jew », édité à New York, 1955, p. 9

[3] http://www.persee.fr/web/revues/hom...

 
 
 
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