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La décadence spirituelle de la France d’Ancien Régime tient-elle à son Christianisme ?

mardi 22 janvier 2013, par Pierre Dortiguier

La décadence spirituelle n’est pas une affaire de politique, ou de despotisme, encore moins de liberté diminuée ou excessive, ni même de licence, comme nous voyons ces deux aspects se conjuger aujourd’hui, et qui sont corrélatifs, ou successifs, comme Platon le fait voir dans sa « République », où la démocratie aveugle ne peut être corrigée que par un despotisme éclairé, sans néanmoins assurer la stabilité, car il lui faut une aristocratie, une oligarchie de gardiens, d’esprits philosophiquement disciplinés, et une religion débarrassée des poètes, des fables, appuyée sur la conscience et le discernement ; bref l’ascension ou la descente, tel est le battement du cœur de la société civilisée.

L’on peut définir la décadence spirituelle comme l’opposition de la philosophie à la religion, et inversement, ce qui maintenant se voit par grossissement dans les sectes satanistes ou l’occultisme opposé à la raison, -ce qui est de tous les âges et dans Le Grand Siècle avec ses « messes noires » dites par certain prêtre satanique dont on a conservé le nom - et dans une religion creuse, nihiliste, excluant tout ce qui n’est pas un rituel, et dont le dernier avatar est l’« islamisme radical », pour reprendre l’expression du ministre de l’Intérieur !

En fait la spiritualité rejoint cette formule allemande du 17ème siècle catholique, silésienne, - d’Angelus Silesius (surnom pieux de Johannes Scheffler, de famille noble luthérienne de Breslau) converti en 1653 - qu’il « te faut » porter », comme Marie, Dieu en toi (« Gott in dir »), donc penser dans le temps, et avec le sentiment d’une finitude, d’une délivrance de ce que nous recevons : la philosophie est la part féminine, celle de la sagesse, de la conservation, du « rempart » - comme Kant la définit, dans ses Réflexions sur la Métaphysique, relativement à la religion -, servant à protéger l’humanité encore faible, et lui permettant d’accueillir Dieu entendu comme esprit ; la part masculine étant l’ascension de l’esprit titanesque, d’aller volontairement vers un principe, de saisir Dieu face à face, sous la conduite non de la Raison – ce qu’est la sagesse -, mais de guides, d’Anges, c’est la part martiale de la spiritualité qui est dans les écrits mystiques, et laisse intact le mystère !

La dispute de Mars et de Vénus – pour reprendre un épisode de chant de l’Iliade d’Homère - serait-elle l’expression artistique de cette décadence spirituelle, et l’Ancien Régime a-t-il offert des symptômes que l’on croit trop l’expression du seul esprit révolutionnaire ou romantique, de la maladie d’un âge prétendu classique, lequel aurait, le voulait-on afficher, ressuscité la période d’Auguste, de l’ordre impérial romain ou byzantin ?

C’est ce qu’a prétendu un courant maintenant effacé ou très peu subsistant, sauf dans sa germanophobie, du nationalisme français de Charles Maurras et de Bainville, par exemple, pour lesquels la monarchie française ne pouvait qu’être attaquée de l’extérieur ou détruite par des adversaires déterminés et insidieux, - ainsi que l’Espagne et la Hollande voulurent substituer, par le complot du fameux chevalier de Rohan qui sera décapité le 27 novembre 1674, une république militaire commandée par un général nommé démocratiquement, à une monarchie ambitieuse et belliciste - et non point destructible par sa structure sociale propre, par l’âme qu’elle possédait, par défaut de culture.

Pourtant un témoin de ce temps, et le plus fort génie que la terre eût jusqu’alors connu, par l’union des sciences et de la métaphysique, le saxon de langue française, Leibniz a brièvement traité des maux de la France que sont le dépeuplement des campagnes et la lourdeur des impôts, - ce qui n’a point varié - ; mais aussi de l’idée de grandeur politique opposée à la République chrétienne européenne ; c’est donc à un système monarchique administratif, sans noblesse éducatrice du peuple, mais partagée entre des guerres continuelles, pour la noblesse d’épée, et des recouvrements d’une fiscalité excessive et croissante, pour la noblesse de robe entre la courtisanerie et le mécontentement - à la seule exception de la Régence qui fut une période faste, au pouvoir suprême juste et non pesant, à l’époque du cardinal Dubois,- que religion et philosophie doivent leur éloignement réciproque !

Le temps de Louis XIV est néanmoins celui des grands prédicateurs, de Bossuet, de Fléchier, et surtout de Bourdaloue, prédicateur jésuite le plus admiré de Mme de Sévigné et de Boileau :

« Enfin après Arnauld, ce fut l’illustre en France Que j’admirai le plus, et qui m’aima le mieux. »

Ceci n’est que pour laisser courir la plume parisienne de la marquise de Sévigné qui nous brosse par sa perception et une anecdote placées côte à côte, un tableau des insuffisances de l’Ancien Régime et nous faire douter que la Révolution soit autre chose qu’un accès de tous supplémentaire, mais non la capacité de porter remède à un mal déjà incurable : la légèreté des mœurs et l’insuffisance de sérieux masquées en fêtes sur fond de paupérisme et de pressions fiscales qui font tout le travail d’une administration, autrement inutile ! C’est le plan religieux français qui fait glisser ce christianisme en pluie superficielle sur un sol pierreux ou une marne inféconde :

« Le Père Bourdaloue fit un sermon, le jour de Nôtre-Dame, qui transporta tout le monde ; il était d’une force qui faisait trembler les courtisans, et jamais un prédicateur évangélique n’a prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes : il était question de faire voir que toute puissance doit être soumise à la loi, à l’exemple de Nôtre-Seigneur, qui fut présenté au temple ; enfin, ma bonne, cela fut poussé au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l’apôtre saint Paul. L’archevêque de Reims revenait hier fort vite de Saint Germain, comme un tourbillon. S’il croit être grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, tra, tra, tra ; ils rencontrent un homme à cheval, gare, gare ; ce pauvre homme se veut ranger, son cheval ne le veut pas ; enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par-dessus, si bien par-dessus que le carrosse en fut versé et renversé : en même temps l’homme et le cheval, au lieu de s’amuser à être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, et remontent l’un sur l’autre, et s’enfuient et courent encore, pendant que les laquais et le cocher, et l’archevêque même, se mettent à crier : « Arrête, arrête coquin, qu’on lui donne cent coups » L’archevêque, en racontant ceci, disait : « Si j’avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles ». [1]

Tout un christianisme d’ordre, qui soit une imitation et non un respect de tout pouvoir comme tel, est dépeint dans cette lettre, mais il ne contrarie en rien la nature laissée à l’abandon, et ce par défaut d’exemplarité, tant il est vrai que la religion ne modifie point l’essence du caractère ; ce que fait seule la philosophie, mais dans les deux cas le goût excessif de paraître a fait que la mode n’a fait qu’habiller de formes différentes une matière rebelle à concilier l’idéal avec la réalité ; soit les niant tour à tour soit les confondant, mais en exerçant fort peu la croyance confondue avec la soumission ou son contraire.

L’Ancien Régime s’est donc mué en violences dont la dernière se nomma Révolution, instable car incapable de trouver un axe autour duquel évoluer. Tel est le sort de la France, de l’aurore au couchant de son Histoire ! Dans une représentation théâtrale de jeunesse, au collège de Bourges, -selon l’usage des Jésuites de faire jouer leur meilleurs collégiens, « la fleur de la jeunesse » comme ils le disent- le futur prédicateur du roi, Louis Bourdaloue, près de rentrer dans sa quinzième année, le 2 avril 1647, joue dans un pièce le rôle de Galatée, fille d’Uranie, c’est-à-dire de la France fille de la religion !

Il semblera à Leibniz que cette bergère Galatée –qui a été célébrée par des sculpteurs, peintres, musiciens et poètes, dans son amour pour le berger Acis – comme l’âme va à la vertu -, aura été jalousée par quelle divinité comme le Polyphème monstrueux de la fable ou le « Mars Très Chrétien » [2] qui fera d’elle une fille éplorée, comme il ressort de son pamphlet du même nom, sur les troubles que la monarchie va prolonger, en premier contre l’Empire d’Allemagne, pour le plus grand malheur de la république chrétienne européenne dont la désolation ne fait que continuer, et que l’Ancien Régime a débutée !

« Entre les Français même, les personnes dont la conscience n’est pas encore étouffée par une longue habitude de crimes, trembleront à la vue de cette impiété ; que la conscience d’une mauvaise cause n’est pas toujours sans effet, même parmi les soldats et le peuple, que le moindre revers de fortune peut abattre, ou animer à éclore des desseins dangereux, qui se couvent dans les âmes d’une quantité de mécontents, qu’une longue suite de bons succès a pu couvrir plutôt qu’éteindre. On se flatte donc que la France se pourra repentir bientôt de son déportement, et que les maux pourront tomber sur les têtes de leurs auteurs. Car, disent-ils, la France devait faire l’un des deux, ou prendre aux cheveux la belle occasion d’exercer la générosité, en donnant à l’Empire et à l’Espagne une paix tolérable, ou bien foulant aux pieds tout respect et toute la pudeur, tomber sur l’Allemagne avec toutes ses forces pour l’obliger de choisir entre Mahomet IV et Louis XIV. Maintenant que la France ne voulant pas avoir égard à la piété, et ne voulant pas faire profession publique d’une impiété entière, perd cette conjecture favorable, par un ménagement au milieu que Machiavel remarque avoir toujours nuit aux grands desseins, ils espèrent que lorsque le Turc sera repoussé la France se pourra repentir ou de sa piété telle quelle, ou de son impiété parfaite. Voilà donc une partie de ce qui se dit publiquement contre la France, car la vénération, qu’on doit aux grands Princes m’a fait supprimer les expressions les plus aigres et les plus outrées qui courent dans les livres et dans les conversations. A quoi ne sauraient satisfaire ceux qui cherchent la défense de la France dans le droit commun. Mais nos Principes les tireront de l’embarras, et leur donneront moyen de tourner la confusion contre ces censureurs téméraires qui prennent à tâche de critiquer les actions du meilleur et du plus grand des Rois, dont ils ignorent les intentions très saintes. Car s’ils pouvaient regarder dans l’intérieur de son âme, ou s’ils l’entendaient raisonner avec son confesseur, je crois qu’ils tiendraient en bride leur langue médisante ; ce grand prince a tout prévu il connaît les maux qu’il fait, ou qu’il permet, il gémit lui-même quand il envisage la perte de tant de milliers d’âmes. Mais que voulez-vous comment peut-il résister à la vocation d’en haut, qui l’y oblige, il voit que toute autre manière de guérir les maux de la Chrétienté, que celle qu’il entreprend par le fer & par le feu, ne sera que palliative ; la gangrène ne s’empêche que par des remèdes qui tiennent de la cruauté. Il faut couper les racines de nos misères. »

Ce fut, du reste, cette haine anti-impériale de l’Ancien Régime – continuée par « Clément le Sot » (mieux dit que Clémenceau !), vaniteuse, qui fit échouer politiquement par le prédicateur du roi Bossuet, – et non théologiquement - au 17ème siècle le projet de réunion des églises chrétiennes que Leibniz lui présenta. Cette situation permit aux forces occultes « de la main gauche », comme on désigne techniquement ces sociétés corruptrices des mœurs et des nations, de neutraliser toute résistance et philosophique et religieuse contre elles, jusqu’à ce jour, en développant une frénésie belliciste qui va augmentant.

Notes

[1] Lettres de Madame de Sévigné de sa famille et de ses amis, Paris, Hachette, 1863, 449pp. tome deuxième, A madame de Grignan, lundi 5 février 1674, pp.354-355.

[2] Mars Christianissimus autore Germano Gallo-Graeco ou Apologie des Armes du Roy Très chrétien contre les Chrétiens, A Cologne chez David Le Bon 1684. « La plupart des hommes ayant coûtume de regarder plutôt l’intérêt particulier que le bien public, & le présent plutôt que l’avenir, je ne suis pas surpris de voir qu’il se trouve des gens qui voient bien que le salut de l’Eglise dépend uniquement de la grandeur de la France et ne laissent pas d’avoir plus d’égard à l’intérêt de leurs prince, ou de leur nation qu’au Bien général du Christianisme : sous prétexte de conserver la liberté de leur pays, qu’ils ne conserveront pourtant pas contre les armes Ottomanes, si la France ne les garantit de l’esclavage. » Leibniz, écrit avant la levée du siège par les Ottomans armés par Louis XIV, après l’intervention de Charles duc de Lorraine.

 
 
 
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