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La décadence spirituelle de l’Ancien régime

dimanche 9 décembre 2012, par Pierre Dortiguier

Elle a débuté sous sa forme religieuse assez tôt, pendant les dites « guerres de religion », s’est aggravée sous les règnes successifs, après Henri IV, avec une exception néanmoins sous la Régence qui vit une redressement économique, plus d’équité, avec une sévérité personnelle du Régent même envers toutes les classes, y compris la haute aristocratie criminelle, bref, surtout par la liberté laissée à l’artisanat, déchargé de fiscalité importune, un enrichissement national d’où la suite du siècle a tiré son éclat et sa puissance, jusqu’à la ruine financière de la Révolution.

La spiritualité d’une nation se mesure à la place de la religion dans la philosophie, laquelle la sert et l’orne, la fortifie pour former un « rempart » à la foi – selon un vocable de Kant dans ses Réflexions touchant la Métaphysique. Or le premier malaise religieux a été, non pas dans une certaine prérogative française, que l’on nomme le Gallicanisme, tout comme l’Anglicanisme etc., mais dans la subordination de l’Eglise à l’autorité divinisée du Roi, enlevant ainsi une fonction sacrée attachée à tout souverain pour en faire un substitut de l’obéissance à l’Eglise – catholique ou réformée - ; il s’est alors introduit une mode de courtisanerie du pouvoir devenu absolu, au sens où il donnait forme à tout et excluait ou diminuait ce qui était indépendant de lui. Cette forme de déspiritualisation ou de politisation de l’esprit - nous dirions une idéologie - a marqué l’Ancien Régime et l’a rendu propice à enfanter une révolution, héritière de ses défauts et prolongeant jusqu’au grotesque une idée fausse et funeste de la raison confondue avec la diminution de la foi. C’est un chemin particulier au pays, qui aura des imitateurs, mais reste aussi attaché au tempérament ou caractère national : « peuple toujours léger, quelquefois cruel », écrit Voltaire à son ami le Duc de Richelieu.

On a incriminé l’influence des protestants, des libre-penseurs, ou esprits forts, comme les nommait La Bruyère, sous louis XIV, les querelles des jansénistes et des jésuites, la revanche des proscrits en Europe contre une nation ingrate, pour expliquer que la France soit passée de l’éclat du Grand Siècle à l’impertinence ou superficialité, ou indifférence religieuse du Siècle des Lumières. Mais il faut voir ce qu’a été le grand Siècle que l’on présente comme un modèle, puisqu’il est dit classique, exemple du goût littéraire et artistique, et célèbre par l’art des orateurs sacrés. Voltaire qui a été le précurseur de la critique historique en a fait un beau portrait, puisqu’il avait été formé, dans un pays ravagé périodiquement par les guerres intestines, les luttes civiles, à porter aux nues, comme il le dit d’un vieil ami de son père qui l’impressionnait, le bon temps d’Henri IV et du règne de Louis XIV ! Et en effet « Le siècle de Louis XIV » est son chef d’œuvre, rendant justice au principe d’autorité nécessaire à la liberté de la civilisation contre la barbarie.

Mais cette société du 17ème siècle fut d’abord, en matière de civilisation, partagée en deux périodes : la première est incontestablement plus forte et solide que la seconde ; c’est le temps du normand Corneille, - ce Shakespeare français, si on considère qu’une grande partie de la production de Molière est de sa main - l’époque de l’influence héroïque castillane, et aussi religieuse, mais la seconde partie, marquée par le décentrement de l’activité littéraire de Rouen vers Paris, d’un ancien pays de formation saxonne – comme on doit savoir - avec sa ville plus riche que la capitale, vers le centre francilien du pouvoir, avec une vassalisation des littérateurs, de Racine, de Boileau – tous deux historiographes du roi - et la Fontaine. Le personnage du Roi est celui du Roi-Soleil qui fait de Versailles, à la manière romaine, à savoir de la Rome des Papes, un lieu de mythologie ; c’est-à-dire équilibre christianisme et paganisme, en se faisant l’arbitre, comme une sorte d’Apollon, et aussi, selon le pamphlet excellent de Leibniz, dont le titre s’inspire de l’évêque flamand d’Ypres, Jansenius, sur le « Mars gaulois », intitulé « le Mars très chrétien » (Mars Christianissmus) ! Cette situation de l’Ancien Régime va opposer la France –un peu comme sous Napoléon – à l’ensemble de l’Europe et va ruiner le pays qui connaîtra au tournant du siècle, une misère discréditant pour longtemps l’autorité et facilitant l’irréligiosité. La campagne contre la France avait été menée par le Prince Eugène de Savoie, car en ce temps, la Savoie appartenait en droit à l’Empire allemand, au dit Saint Empire Romain de nation allemande, pour donner l’intitulé complet. Et c’est pour tirer une leçon de cette défaite qui avait vu une offensive contre le Nord et ensuite le Sud-Est du pays, que la Corse sera achetée à Gènes par Louis XV, comme base stratégique anti-autrichienne.

La lutte entre le jansénisme et les jésuites – eux-mêmes compromis dans des affaires de spéculation, notamment à Marseille en direction des Antilles, qui les affaibliront - a pris une telle ampleur en France, que parce qu’elle s’est tenue non sur un plan théologique, mais autour du pouvoir. On peut dire qu’alors l’esprit religieux qui n’y est pas aussi fort que dans le reste de l’Europe, comme il se voit dans l’art surtout musical, et dans les productions philosophiques, s’est dépouillé dans ce régime, de toute indépendance ; et cette manière de régenter la religion a eu des imitateurs, mais brefs, comme en Allemagne sous Joseph II (l’Allemagne comprenant alors la Belgique), avec cette contrainte administrative poussée trop loin. Paradoxalement, dans les pays protestants ou non catholiques comme en Prusse et en Russie, c’est un mouvement inverse qui s’est produit, ce qui fait qu’à la seconde moitié du 18ème siècle, une plus grande liberté y est donnée, par exemple aux Jésuites, au fonctionnement de l’ordre essentiellement savant et enseignant, qu’en France. Et le mouvement contestataire de la religion y diminue, alors qu’il progresse dans le pays bientôt nommé des droits de l’homme.

Un témoignage en est donné par le célèbre auteur du grand livre anglais contre la maçonnerie et l’illuminisme, le physicien John Robison : dans sa Preuve d’une Conspiration contre tous les gouvernements et religions d‘Europe œuvrée par les franc-maçons, Illuminati et sociétés de lecture, il dit que lui-même avait été initié, à Liège, à la maçonnerie et qu’en Angleterre elle était une forme de vie mondaine et charitable, sans prétention autre, alors que sur tout le continent elle se transformait en mouvement de conspiration contre l’ordre social et moral. Et de donner l’exemple d’inconduite tirée de la correspondance du fondateur de l’ordre des Illuminés saisie en Bavière. En France c’était le cousin du Roi, le Duc d’Orléans, Grand Maître du grand Orient, qui devait être décapité par ses propres auxiliaires, qui conduisait ses propres ambitions personnelles et monarchiques appuyées sur une masse qu’il soudoyait, dont l’ignoble Marat, qui eut son journal « l’Ami du peuple » toujours financé par ce haut personnage, comme la critique le découvrit au XXème siècle. L’Ancien régime n’est pas mort à Révolution, il s’y est métamorphosé, accentuant sa décadence.

 
 
 
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