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La congrégation du Saint Rosaire

mardi 4 octobre 2011, par Pierre Dortiguier

« La grande difficulté des déplacements dans un pays privé de routes a été signalée à propos de l’agriculture et du service de santé aux premières années de l’émirat de Transjordanie  » écrit au second tome de Jordanie réelle [1], Amélie-Marie Goichon dans sa somme géographique et de science politique, qui n’est plus rééditée sur pression que l’on devine, car cette théologienne thomiste et professeur d’Arabe, exerçait depuis 1947 sa charité dans les camps palestiniens, et fut une des perles de notre Sorbonne, et amie hospitalière et dévouée, estimée par plusieurs hautes autorités de la Curie romaine, l’administration et des membres de la famille hachémite.

Son cours sur le socialisme arabe de Nasser était aussi précis que celui sur Ibn Sina ou Avicenne, penseur qu’elle disait toucher par éclats au mystère trinitaire. Elle était catholique ; et de taille et d’aspect, - ce que les Allemands nomme Gestalt-, comme une frêle paysanne angevine, et on entendait cette pieuse femme sortie d’un tableau de l’Angelus de Millet qui eût sonné les cloches de son église, prononcer avec rythme et une certaine fierté, la langue arabe qui lui était sacrée comme le latin. Sa foi catholique reposait sur la logique et l’entendement, en quoi elle préférait la lecture d’un simple livret de scolastique publié par une communauté polonaise, par exemple, en France, ayant fui les « libérateurs » de 1945, à ces ouvrages de cour que les derniers Jésuites de la revue Les Etudes multipliaient sous un marxisme d’apparat, qui sentait son Ecole de Francfort, tout en perdant leurs plumes et bientôt leur âme éparpillée au vent soufflant du sionisme !

Elle avait servi charitablement les œuvres de la Croix-Rouge et d’organisations chrétiennes au Maghreb, où elle suivait, comme en Orient chez les sœurs Clarisses (portant le nom de sainte Claire, imitatrice de saint François), les traces du neveu de Renan, Psichari et du Père de Foucault, à la mort suspecte ! En 1947, se trouvant en Egypte, pour aider des réfugiés dans un camp, elle entendit dire par une religieuse que d’autres étaient bien davantage malheureux et plus nombreux en Jordanie et en Syrie-Liban-Palestine. Elle ignorait tout alors du problème palestinien. Ses activités charitables se multiplièrent et trouvèrent au moment de l’invasion sioniste du Liban une limite de résistance physique, qui firent effondrer de chagrin cette pieuse âme que le Ciel et Marie étaient jaloux de retrouver. Durant deux décades, elle écrivit régulièrement au quotidien parisien du soir Le Monde pour dénoncer les artifices de la propagande ambiante que l’on sait. La première fois que je la vis, quelques semaines avant mon invitation officielle en Jordanie, ce fut juchée sur une tribune, salle Wagram, où trônait, avec sa lourdeur marxiste, et un physique de brasseur, le Rodinson qui attirait dans ses filets les poissons arabes mordant à l’hameçon de la laïcité palestinienne, sorte d’avenue new yorkaise ou de rue du Sentier, près des Grands- Boulevards à Paris où les Arabes - comme le font les Pakistanais dans les caves visibles du Sentier - occuperaient les bas étages, et les patrons un appartement luxueux, bref la Libye sarkozienne ; la fable des deux Etats contée par le renard positiviste au corbeau du Coran et que vient de démolir la conférence d’octobre de Téhéran ! Dans une assemblée enivrée de promesses, elle démontra en géographe que les territoires que ces démocrates venus du monde et surtout d’Europe centrale destinaient aux Arabes seraient sans eau, et elle se contenta de découvrir le relief du pays ! Aristote contre Platon ! Le travail bannissait le rêve ! Descartes vaincu par Leibniz, l’algèbre par le calcul infinitésimal ! Une paysanne savante contre une assemblée pervertie ! Le publiciste heureux en ce monde, et ancien élève du lycée Carnot de Tunis, où j’allais enseigner l’année suivante, Albert Memmi était là qui pestait visiblement contre cette femme qu’il eût traitée comme il tenait la Vierge dans son cœur, s’il avait osé !  

« Mais l’état du pays était encore bien pire à la fin du XIXème siècle, sous le régime ottoman qui négligeait complètement l’est du Jourdain. On mettait alors trois jours et trois nuits pour aller de Jérusalem à Salt. On ne pouvait voyager qu’en caravane armée, avec chameaux, mulets et conducteurs. Les routes étaient infestées de brigands, particulièrement aux endroits où la route était resserrée entre les montagnes. Les religieuses chantaient des cantiques à la Vierge et récitaient le rosaire. Elles attribuaient à la protection de Marie la courtoisie des brigands qui leur faisaient passer les défilés sans danger et prenaient leurs repas avec la caravane.

Les routes étaient mal tracées. Sur celle de Karak, dangereuse encore aujourd’hui dans les lacets de la descente sur le Wâdi, une religieuse roula jusqu’au fond du ravin, sur une pente presque verticale de plusieurs centaines de mètres. Tenant toujours son chapelet, elle cria du fond de l’abîme, pourrait-on dire : « N’ayez pas peur, je n’ai aucun mal ! » Et les installations ! On a vu que c’était celle de Salt, qui faisait figure de ville. A Mafraq, dans le nord, pourtant favorisé, par comparaison avec la misère du sud, on offrit tranquillement une grotte aux religieuses qui venaient fonder l’école. Et quelle grotte ! il s’y trouvait des cercueils qui n’avaient pas été enfouis, et une quantité de souris. Les trois sœurs y ont logé. On l’a gardée comme souvenir.

L’école était toujours la première œuvre, regardée comme le but même proposé à la congrégation. Le milieu était cependant d’un niveau si bas qu’à Mâdabâ, à Husn, les religieuses allaient dans les maisons pour apprendre aux femmes à se peigner, à se laver. Elles inauguraient sans le savoir les méthodes qui deviendraient celles de l’Irshâd dans une époque moins sombre. Les Arabes étaient toujours très généreux. Ils considéraient les religieuses comme des parentes. On leur apportait des dons en nature, nombreux et importants, venant des musulmans autant que des chrétiens : viande, sac de riz, de sucre, de café. Elles vivaient de ces dons. Mais l’extrême pauvreté du pays leur imposait une vie aussi très pauvre, qui a monté plus tard, avec tout le pays.

Leur situation différait beaucoup de celle des congrégations dont les maisons mères étaient en Europe, car les sœurs arabes ne recevaient jamais rien de l’étranger, sauf exceptions dues à la France. Maintenant elles reçoivent une aide du patriarcat latin. La maison mère commencée vers 1890 par Dom Tannous, n’était pas encore achevée cinquante ans plus tard, faute de fonds ! Mais la chapelle du Rosaire s’élevait au-dessus de la crypte où reposent mère Marie-Alphonsine et le co-fondateur Dom Tannous. Un nouveau domaine très vaste, a reçu la maison mère à Beyt Hanina, près de Ramallah. Lorsque l’émir Abdallah arriva à Salt, avant de choisir Ammân comme capitale, les religieuses y dirigeaient une école du niveau élémentaire depuis trente-cinq ans déjà. Elles allèrent le saluer. « J’estime l’habit de ces anges » dit-il, et jamais il ne cessera de leur témoigner cette estime. »

Le gouvernement jordanien comptait en 1970 deux ministres chrétiens ; et Mlle Goichon précise que « Les religieuses arabes du Rosaire nous ont rapportés plusieurs des nombreux traits de la considération et de la bienveillance dont elles sont l’objet, depuis l’époque du roi Abdallah où leur supérieure se trouva placée aussitôt après les ministres dans des cérémonies officielles... » La supérieure libanaise du grand collège de Saint-Joseph de l’Apparition, à Naplouse, qui a des contacts assez suivis avec le centre international d’études pédagogiques de notre ministère de l’Education nationale, à Sèvres, a dans une conversation tenue le 2 mars 1965 avec A.M. Goichon cette pointe de malice : « Les religieuses de toutes catégories sont ici en bien meilleurs termes avec le gouvernement que vos religieuses ne le sont en France avec le leur ». Une observation s’impose, que les événements du jour, après ce faux printemps arabe et en réalité otanien ou globaliste, permettent d’apprécier dans leur dimension géopolitique : A.M. Goichon écrit que les choses ont changé les années suivantes. A l’intérieur, les difficultés avec la R.A.U. renforçait le groupe antinassérien des Frères musulmans. Ils ont occupé à ce moment des postes importants. Or ils sont violemment opposés à la politique traditionnelle des Hachémites, bienveillante aux chrétiens, et ne voulant voir dans les différents groupes religieux que des citoyens du même pays. Aujourd’hui le radicalisme des soi-disant Frères musulmans affaiblit aussi tous les Etats arabes et sont un joker dans le jeu de cartes américano-sioniste pour affaiblir tout Etat fort qui pourraient devenir trop indépendant.

« La reine Zeyn, mère d’Hussein fait toujours une part dans les dons du palais pour les sœurs arabes. Elle vient remettre elle-même les diplômes aux élèves du premier collège des religieuses, celui du quartier proche du Sayl Ammân. Ammân fut le principal centre d’action dès que cela fut possible, par déférence à la demande de la Sainte-Vierge, qui avait désigné spécialement la Jordanie à l’action de mère Marie-Alphonsine. En 1920, malgré l’état où se trouvait alors le village, on envoya huit religieuses au fond de la vallée du Sayl Ammân, là où fut construite neuf ans plus tard l’église actuelle du Christ-Roi. La première maison fondée au Liban en 1930 fut suivie de plusieurs autres. Le recrutement s’accrut aussitôt ; trente-six novices entrèrent presque en même temps. Lors du cinquantenaire de sa fondation, en 1935, la congrégation comptait 102 religieuses réparties en 25 maisons, ou mieux « missions », selon le nom donné à chaque fondation, pour expliciter le caractère fondamental de la congrégation tel que l’a défini la Sainte Vierge ; En 1969, elle en comptait 316 en 39 missions, dont vingt-cinq en Jordanie, cinq en Palestine, sept au Liban et en Galilée, deux collèges au Kuwayt. A la fin de 1969, l’un recevait 1900 élèves et l’autre 850, un an après sa fondation. Une autre fondation était en cours à Abu Dhabi. La crise des vocations, qui sévit comme une sorte de mode après le concile de Vatican II, causa des départs, ici comme ailleurs, une trentaine jusqu’à la fin de 1969. Sauf une, que ses sœurs ont vraiment regrettée, les religieuses qui sont sorties étaient considérées comme ayant des vocations mal affermies. Une seule avait prononcé ses vœux perpétuels. Les wataniyyât, donc les filles du pays, seules, peuvent entrer dans la congrégation du Rosaire. Il est assez curieux de constater, que jamais il n’a été question de juives, bien qu’en 1880 il n’y eut aucune tension entre les deux groupes. On pensera peut-être que leur petit nombre dispensait d’en parler. Mais lorsque le Père Stolz écrivit son petit livre en 1938, les Juifs étaient beaucoup plus nombreux et rien n’empêchait alors de les mentionner. De fait, mère Marie-Alphonsine n’a jamais parlé d’eux, et wataniyyât a toujours été synonyme d’arabes pour toutes les personnes mêlées à l’histoire de la congrégation.

Chaque mission est destinée d’abord aux chrétiens, mais on accueille de grand cœur les musulmans s’ils désirent venir. Les écoles n’ont jamais moins d’une centaine d’enfants ; le nombre varie entre cent et quatre cents, davantage dans les grands collèges. Toutefois, à Mârkâ, par exemple, une école seulement élémentaire réunit 600 élèves.

A Ammân les religieuses du rosaire ont maintenant trois établissements. Auprès de l’église du Christ-Roi, une école élémentaire ; un certain nombre d’enfants y sont logées et nourries. Sur le Jebel Ammân, est une école élémentaire et préparatoire, avec environ 600 externes, payant un prix très minime bien insuffisant pour faire vivre le personnel enseignant et assurer le fonctionnement de la maison. Dans le nouveau quartier de Shmesani, presque en banlieue, un grand collège fut inauguré à la rentrée de 1969. Inachevé, il reçut 600 élèves pour commencer, mais il doit comprendre toutes les classes, depuis le jardin d’enfants jusqu’aux classes terminales du secondaire préparant au tawjîhi. Ce diplôme est préparé dans les collèges.

Le français est enseigné dans toutes les écoles qui appartiennent en propre aux religieuses, après l’anglais qui est obligatoire en Jordanie. Les écoles qui appartiennent au patriarcat n’offrent qu’une seule langue. Les religieuses suivent les programmes du gouvernement, y ajoutant le catéchisme pour les enfants chrétiennes. Elles sont autorisées à faire préparer le General Education Certificate de Londres, avec histoire et géographie et mathématiques en anglais. Ces mathématiques dans le système anglais donnent beaucoup de peine, car la Jordanie a choisi le système métrique.

Les cours ménagers, sous le nom de home economics sont faits selon le programme. On ajoute couture, broderie, peinture, piano. Actuellement les religieuses ayant terminé leur noviciat doivent obligatoirement achever leurs études si ce n’est déjà fait, et acquérir le tawjîhi. Si possible, elles doivent accomplir les deux années suivantes connues sous le nom de high school, qui correspondent aux deux classes terminales du programme français. Toutes savent l’arabe et une autre langue, beaucoup en parlent plusieurs ; les conversations qui nous ont été accordées étaient dans le français le plus pur et le plus aisé, comme s’il eût été une langue maternelle. En 1969 trois des religieuses d’Ammân poursuivaient leurs études en Allemagne et deux en Angleterre.

Les études sont indispensables parce que les religieuses font elles-mêmes toutes les classes, sauf quelques exceptions que l’on souhaite le plus rare possible. Déjà en 1963 à côté des cinquante sœurs qui se trouvaient à Ammân, deux professeurs seulement venaient de l’extérieur, pour l’histoire et la chimie.

En dehors de l’enseignement, les religieuses possèdent quatre dispensaires et une maternité qu’elles dirigent elles-mêmes à Irbid. Elles n’ont pas d’hôpitaux, mais huit des religieuses sont en service dans les hôpitaux du gouvernement. Un groupe sert dans un hôpital de Rome, pour obtenir des infirmières formées et diplômées.

Et le rosaire ? A Ammân, où les religieuses sont nombreuses, la récitation est perpétuelle de sept heures du matin à sept heures du soir. Dans les maisons moins importantes, la supérieure générale qui est décédée en 1968, mère Anastasie, organisa une récitation coordonnée, à heures fixes, réglée par demi-heures, qui permet d’assurer une récitation perpétuelle répartie entre plusieurs maisons.

A Bethléem, à Ammân, à Burj au Liban, une fois par mois est établie la récitation du rosaire pendant vingt-quatre heures consécutives, partagées par demi-heures.

Chaque maison dépend de l’évêque du lieu, grec catholique, latin, ou maronite, et suit le rite de l’endroit où elle se trouve. La congrégation relevait du patriarcat latin de Jérusalem, qui nommait pour elle un « conseiller religieux », prêtre chargé de s’occuper de la vie religieuse de la communauté, mais sans prendre aucune part à la gestion temporelle. La situation juridique des religieuses du Rosaire est changée depuis qu’elles ont des maisons leur appartenant situées hors du territoire où s’exerce le patriarcat latin, c’est-à- dire hors de Jordanie, Israël et Chypre. Elles ont une procure à Rome. Leurs « missions », petits groupes de sœurs dans un local qui ne leur appartient pas, mais qui est à la paroisse latine, dépendent en conséquence du patriarcat. Cependant les religieuses comme telles n’en dépendent plus. Depuis 1944 elles constituent une congrégation de « droit pontifical », et dépendent de la Congrégation des églises orientales à Rome.

Leurs constitutions avaient été fixées à Rome. Les 262 articles furent soigneusement revus par elles-mêmes, puis mis au point avec leur conseiller, le travail préliminaire étant déjà très bien fait. La nouvelle rédaction date de 1969, après révision encore en chapitre général. Dans ces nouvelles constitutions il est spécifié que, pour faire profession dans la congrégation du Rosaire, il faut avoir l’arabe pour langue maternelle, et l’une des trois nationalités jordanienne, israélienne ou libanaise. C’est en 1971 seulement que la congrégation du Saint Rosaire fut rattaché à l’ordre de Saint Dominique. »

Notes

[1] 1972, p.144

 
 
 
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