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La beauté : unité dans la multiplicité

vendredi 3 juin 2011

Si cette vue, défendue couramment à l’époque contemporaine était juste, qui ne reconnaît aux objets que nous nommons beaux, pas d’autre critère général que le fait que leur représentation éveille en nous du plaisir - vue que l’on peut qualifier conséquemment de scepticisme esthétique - alors la proposition que nous pouvons conjurer les terreurs de la mort et de l’anéantissement par l’élévation tragique n’énoncerait rien d’autre qu’une pure tautologie. Mais quelle qu’apparence que puissent avoir pour le scepticisme esthétique les arguments à produire, on peut démontrer cependant bien aisément, à entrer dans le détail, qu’ils sont peu solides. Tous ces arguments peuvent, pour l’essentiel, être ramenés à deux :
- les objets que nous nommons beaux ne montrent absolument pas de critères communs
- les hommes se contredisent fréquemment dans leurs jugements sur le beau et le laid.

Comme il est aisé de voir, le premier de ces arguments a l’apparence de la plus grande force probatoire. Les objets extérieurs que nous nommons beaux - une belle statue - (c’est-à-dire un bloc de pierre ébauché d’ une certaine façon), une image (c’est-à-dire une toile recouverte de couleurs), un beau livre (c’est-à-dire un nombre de feuilles de papier imprimées de signes d’écriture), un beau morceau de musique (c’est-à-dire éventuellement aussi un morceau de papier imprimé, ou, par exemple, l’air déplacé en vibration par un piano) sont aussi fondamentalement différents que l’on ne peut trouver rien de commun que l’on pût soi-même encore qualifier de beau. Il est clair seulement que nous n’assignons à ces objets extérieurs l’attribut de beauté que dans une signification transposée, (übertragener), c’est-à-dire pour autant qu’ils peuvent éveiller en nous de beaux complexes de représentation (schöne Vorstellungskomplexe).

Si l’on recherche maintenant ces complexes de représentation, on trouvera que les sensations et la perception éveillées par les objets externes ne constituent jamais le tout (das Ganze) de celles-ci, mais que le souvenir (dans la poésie et la musique) des parties antécédemment conçues qui ont temporairement précédées, dans les arts plastiques, au parties conçues précédemment du regard sur l’objet) tout comme la fantaisie, livrent constamment une contribution à l’image d’ensemble, oui, qui construisent celle-ci aussi souvent de fond en comble, tandis que, par exemple dans la lecture d’un poème épique, les impressions sensibles n’ont qu’un rôle d’auxiliaire associatif inessentiel.

Notre argument serait donc probant si l’on pouvait montrer qu’aucun critère commun n’appartient en somme aux objets artistiques extérieurs, mais aux configurations de représentation organisées par eux auxquelles seulement nous assignons l"attribut de la beauté au sens propre. Parle aussi pour cela l’apparence au premier examen ; car également les configurations de représentation d’un beau morceau et d’une belle statue ne montrent aucunement d’éléments communs. Mais ceci ne suffit pas à la preuve de leur différence courante, car ce qu’il y a de commun en elles (ihr Gemeinsames) ne saurait être contenu seulement dans les éléments, mais aussi dans ces contenus psychiques d’ordre supérieur, qui se construisent (auf diesen sich aufbauenden psychischen Inhalten höher Ordnung). Pour éclaircir cette distinction, que l’on se rapporte à l’exemple suivant : une mélodie qui jouée en ut (do) majeur consiste dans les sons do, ré, mi, sol et la, jouée formée des sons fa #, sol #, la # et ré #. : les complexes de représentation ici et là ne contiennent en fa # majeur pas un seul élément commun. Cependant, c’est la même mélodie qui se construit sur un fondement parfaitement différent, et nous ne pourrions pas connaître cette mélodie comme étant la même, à moins que l’identité (Gleichheit) de quelconques contenus psychiques ne soit présente (vorläge). Dans le domaine qui embrasse une grande multiplicité de catégories, de tels contenus psychiques d’ordre supérieur - dont la mélodie ne présente qu’un cas spécial - pourraient se trouver en réalité dans la diversité constante des éléments qui servent de fondement et de critères communs à tout ce qui beau. C’est donc le domaine qui embrasse aussi les catégories des relations, des rapports et des Gestalt même si ce n’est pas toujours dans la conscience de sa particularité psychologique, que l’essence du beau a été cherchée effectivement et pour la plupart par ceux qui ne professaient pas sous une forme quelconque le scepticisme esthétique. Les essais de solution relative au sujet manquaient en tout cas de strictes preuves probatoires ; non pas parce que des contre-instances constamment se laissaient citer, mais parce que dans l’état primitif de notre psychologie, les concepts mis en œuvre pour l’explication, dans les domaines concernés, n’étaient nommés et maintenus que de façon extrêmement indéterminée et hésitante.

Entre toutes les définitions tentées, celle-ci semble bien présenter de la manière la plus convenable l’essence de la beauté, qui la désigne directement comme unité dans la multiplicité mais indirectement caractérisée par l’exigence que le beau doit être un tout harmonique constitué de parties, ainsi faites que l’on ne peut ôter aucune partie sans destruction de l’harmonie du tout. Si l’on ajoute là-dessus encore la restriction que cette unité dans le multiple ne sert qu’à l’impression du beau qu’aussi longtemps qu’elle n’est conçue que de façon purement et simplement pressentie (bloss ahnend). Tandis que là où nous l’avons claire et exhaustive (erschöpfend), la beauté cède à la monotonie. Une divergence de l’extension ainsi limitée du concept avec celui de la beauté tel qu’il a coutume d’être unanimement appliqué, ne devrait pas avoir besoin de démonstration.

Ehrenfels dans cet extrait de cours universitaire d’Esthétique à Vienne définit ce qu’il nomme les Gestaltqualités ou sa conception de la Gestalt-unité en formation- qui fait pressentir une unité d’ordre supérieur dans des ensembles de rapports et de relations que la psychologie contemporaine désignait sans précision ; le terme de « simplement pressenti » -bloss ahnend- étant propre à la mélodie à la poésie de Richard Wagner qui triomphe, selon lui, des épreuves de la disharmonie, en dominant celle-ci, alors que le « retour à Bach » trace la voie d’une forme trop rigide et artificielle faisant naître par contradiction un formalisme et nihilisme esthétique, ou scepticisme égoïste : rien ne me plaît que ceci ou cela ! La musique de Wagner, fait, pour Ehrenfels, appel à une communauté, est la Gestalt incarnée.

 
 
 
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