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L’idée de Rivarol dans Jünger

mercredi 1er juin 2011, par Pierre Dortiguier

In memoriam Alfred Mader

« Frédéric tu vois vers quelle honteuse nuit
Précipite ses pas le siècle qui s’enfuit. »

Rivarol, 1783

L’intérêt porté par un prince des lettres d’humeur –selon son mot- catilinaire (par allusion au complot attribué dans l’antiquité romaine à Catilina contre le sénat et le peuple romain), à l’œuvre de Rivarol ne saurait délaisser les points de vue par lesquels le lauréat, d’ascendance piémontaise, de l’académie de Berlin de 1783, a touché aux limites de l’esprit européen : « On s’abandonne à une raison purement spéculative, à une raison qui conclut, sans jamais parvenir à la raison qui veut ». [1]

Le premier, ontologique, est le constat de l’universalité (non pas la duplication paresseuse de l’Un indéfinissable qui absorbe la pluralité des formes ou l’universalisme ; ce qui, au contraire, est tourné vers Un, comme un tourbillon de l’unité, pense en Un, Universitas…von diesseits und realistisch, d’ici-bas et réaliste !) d’où le nihilisme puise sa réalité ; mais c’est le second point de vue, polémique, lequel servit, le rappelle Jünger, de modèle à Burke dans sa défense de la fille des Césars, que la postérité retient, quand la Muse brise la table des nouveaux Apôtres, « préface criminelle d’un livre impossible ». [2] Ceci fait place au dernier effort, et le plus patient, du comte de Rivarol, acclimaté par Jünger dans les Sylves allemandes, et qui repose sur l’aperception d’une fixité des choses. Or cette fixité, attachée à la clarté, dans l’homme, est le cœur : « Il n’y a donc rien dans l’homme de plus clair que le sentiment, parce qu’il n’y a rien de plus certain. Son nom seul confond idéalistes, matérialistes et pyrrhoniens ; les nuages qui couvrent l’esprit et la nature n’arrivent pas jusqu’à lui… ». [3]

Jünger en voit, à parler géologie, l’équivalence dans le phénomène de sédimentation, après qu’il a cultivé, comme on sait, le mot tenu par Goethe naturaliste pour un trésor de la langue allemande, de Gestalt [4] ; antithèse, à certains égards, de la forme qui ne dit que le contour extérieur et non pas la vie de la totalité (« kosmos »), avec sa hauteur et sa profondeur. Ces termes corrélatifs de fixité et de clarté du discours de Rivarol, se rapproche de celui de Haltung, chez Heidegger, et dont la simplicité est qualifiée par lui « feu d’avertissement » (befeuernde).

Ce n’est point l’endroit de relever la dissonance – pour reprendre une juste critique- entre ces deux gloires du talent et de l’esprit alémanique, comme demeure vain de séparer, dans l’atticisme, Platon et Isocrate sur la définition de la philosophie ou la force des paroles, quand bien même chacun sent qu’être familier des lieux n’est point exactement y habiter. L’Evangile ne précise-t-il pas aussi la meilleure part ?

Im Gewitter spricht der Gott

Dans l’orage parle le Dieu

(Hölderlin)

Junger apprécie chez Rivarol dont il souligne la culture augustinienne, la beauté organique de la forme, d’autant plus éloigné de la phraséologie qu’elle se concentre, comme une analyse non feinte, sur le pouvoir du mot attaché à la vérité. Dans l’allocution prononcée devant les entomologistes de Bavière, Jünger avoue : « Je ne crois guère que, sans mon long dressage acquis dans l’étude des objets de la nature, je me serais risqué à traduire un auteur aussi difficile que le français Rivarol ». [5]

Il est donc peu de soutenir que Rivarol soit le double, au sens faustien, de Jünger, car ce serait bien davantage un secours que dans sa léthargie celui-ci reçoit de l’idée formée autour de la sublimité de son style. La Vérité peut bien rougir de se laisser entraîner à débiter des compliments qui ne sont point dans le ton jamais indulgent de Rivarol. Il ne faut point, en effet, chercher dans Jünger, un entêtement socratique qui fasse obstacle au tribunal de l’opinion disposant, à l’athénienne, des règles de l’impiété.

Que les harmonies de Rivarol et avec leur intérêt métaphysique, pénétré des pensées flottantes et nourri les non-dits que Heidegger accueille comme une suite de ses propres efforts : « Ce qui y reste informulé atteint le cœur même de mes efforts dans le domaine de la pensée » [6] ne tourne cependant pas en apologie. Il faut trouver la raison de cette abstention dans l’idée amenuisante de Rivarol propre à notre modernité. Idées, types, Gestalt(en), pour reprendre la lettre célèbre adressée à Jünger par son ami Heidegger, dans les Mélanges de1955, ombrent le dire, comme une monnaie usée, subrepticement introduite dans le commerce et les changes, rognée et ôtée de son poids réel.

Jünger aura donc rehaussé par son style délié une finalité discrète de l’œuvre entière de Rivarol, plus large que celle que peut recevoir la domination apparente (Scheinherrschaft) ou la semi-anarchie absolutiste de la société libérale enfermant le bon sens et la raison dans une vérité déserte. « La raison est un composé de l’utile et du vrai ; ce qui la distingue de la vérité pure ; la raison n’exclue pas les bons préjugés, ce qui lui donne le droit de parler haut ; la vérité les exclut, ce qui la condamne à la réserve, au mystère et au silence. » [7] Ne serait-ce pas la fin à laquelle tend une réelle aristocratie illustrée par le prince de Ligne, « cette figure de beauté vive et d’esprit rapide » Mars esthète, et non pas à La Fayette tribunicien, par un Choderlos de Laclos, près d’une Vénus intellectuelle, non pas triviale. C’est alors qu’il nous faut, comme son compagnon de marche y invite Jünger, nous arrêter sur le chemin forestier, mais ne pas hésiter à prendre la voie à peine ouverte que n’obstruent que les coupes nettes des bûcherons. Là serait bien posée – mieux que l’idée - l’ouvrage léger d’une plume active.

Contribution aux Dossiers H conçu et dirigé par un connaisseur et interlocuteur de Jünger, Philippe Barthelet, aux éditions l’Age de l’homme, 2000, Lausanne, 591p., p .454-456.

Notes

[1] « De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de ses idées premières et fondamentales » par A.C.Rivarol aîné, in Discours préliminaire de la langue française, Paris, An V (1797)

[2] Conclusion du pamphlet : De la Philosophie moderne, 1797

[3] Discours préliminaire. op.cit, p.15

[4] Cf. sa dissertation de morphologie, (Jéna 1807) : « Die Absicht eingeleitet (« Le dessein introduit ») : « L’Allemand a pour le complexe de l’existence d’une essence réelle le mot de Gestalt, il fait dans cette expression abstraction du mouvement, il suppose qu’une connexion est établie, isolée et fixée dans son caractère »

[5] Rivarol et autres essais, trad. Jeanne Naujac et Louis Eze, Paris Grasset, 1974, p.249

[6] Lettre de Martin Heidegger, datée de Fribourg-en-Brisgau, 7 novembre 1969, in Rivarol, op.cit.p.161

[7] Rivarol, Discours préliminaire op.cit. p.97

 
 
 
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