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Pierre Dortiguier
 
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Gobineau depuis Téhéran

Lettres à Alexis de Tocqueville

lundi 20 juin 2011

A. de Gobineau à Alexis de Tocqueville, le 7 juillet 1855

Monsieur,

Je vous écrits au débotté, car nous sommes là depuis quatre jours seulement. Toutefois, chose inouïe en Orient, l’étiquette s’est hâtée en notre faveur et nous avons déjà vu le roi et le grand vizir qui ont été l’un et l’autre on ne peut mieux pour nous. Quand à la route, nous l’avons faite lestement en gens qui n’auraient eu d’autre profession de leur vie et Mme de Gobineau à cheval, ma fille sur un âne devant un palefrenier arabe, ont fait leurs cinquante jours de marche, gravissant des montagnes sans chemins, traversant des rivières avec une facilité surprenante. Quant à Diane [1] non seulement elle n’a été ni fatiguée ni malade, mais elle a grandi et grossi du double et depuis qu’on n’est plus sous la tente, elle ne sait à quel saint se vouer. C’est une vraie Turcomane, sauf la couleur qui est une Abyssinienne.

J’ai vu des choses bien curieuses et trop pour pouvoir les dire toutes ici. Pendant un séjour de six semaines en Egypte, j’ai eu lieu de faire bien des observations qui n’ont pas toutes été à l’honneur des Européens dans ce pays. Nulle part l’improbité et la rapacité ne sont plus impudentes. Aussi somme-nous suffisamment méprisés par les populations qui, à la vérité, nous craignent, ce qui fait, à certains points de vue, un heureux contrepoids, nous avons beaucoup entendu discuter la question du percement de l’isthme de Suez et nous avons vu par nos yeux, comme citoyens du monde, je n’ai pas d’opinion là-dessus ; comme Français, je suis contre, parce qu’il est trop évident qu’avec le développement qu’a pris et que prend, malgré l’opposition anglaise, la marine grecque (j’entends celle des Hellènes et des Grecs turcs), les bénéfices du passage (si bénéfice il y avait, ce qui, malgré tout ce qu’on peut dire, est loin de m’être démontré) seraient, dans l’avenir, pour une nation qui ne me paraît pas nécessairement destinée à nous être favorable. Dans tous les cas, le commerce oriental de Marseille serait fort compromis en même temps que celui de Bordeaux serait, à coup sûr, ruiné.

Nous avons passé des journées très intéressantes à plusieurs égards, à Suez, Djeddah, à Aden, à Mascate et à Bouchir puis, nous voilà ici, après avoir traversé la Perse dans toute sa longueur. Nous avons certainement vu beaucoup de ruines, j’entends de ces ruines de villes et de villages qui n’ont pas le plus petit intérêt historique, nous avons vu beaucoup de déserts et nous avons cheminé des journées entières sans rencontrer personne autre que nous-mêmes. Si je parle des habitants au moral, nous avons assisté au spectacle d’un grand décousu d’idées et de principes de toute nature ; mais, somme toute, ce peuple-ci nous ressemble bien plus par ses dispositions pratiques que les Turcs et les Arabes et avec toute l’âpreté au gain des Hindous. Il est loin d’avoir la rigidité de vues en toutes matières. En somme, ce sont des coquins qui sont assez nos cousins. Et je crois que nous pourrions nous dire avec quelque justice : voilà comme nous serons Dimanche [2]

Un de ces jours, je vous parlerai de l’attitude un peu dure de l’Angleterre ici. Je n’en vois pas trop bien le but, si ce n’est de faire trouver grâce aux Russes. Pour le moment, je ne veux que vous dire de suite combien je me suis attaché au fond de l’Asie comme partout et vous prier de présenter à Mme de Tocqueville tous mes souvenirs, tous mes respects que je vous envoie également comme votre plus attaché et plus dévoué serviteur.

Comte A. de Gobineau
*****

A. de Gobineau à Alexis de Tocqueville, Téhéran, le 15 janvier 1856

Vos reproches sont si tendres et si aimables que je suis au désespoir de les avoir mérités et que je ne voudrais pour rien au monde ne pas les avoir reçus. Cependant, il me semble que je vous ai écrit aussitôt que j’ai cru avoir bien vu quelque chose pour pouvoir le dire avec quelque conviction et vous aurez vu depuis votre lettre que je vous ai écrit encore sans attendre de réponses. C’est ce que je ferai dorénavant, maintenant que je sais que vous vous intéressez à ce point à l’Asie. Assurément, il le mérite et à plus d’un égard et je vais, en vous en parlant, me trouver pleinement d’accord avec les principales opinions que vous m’indiquez, bien qu’en dissentiment sur des points de détail. Que les Européens soient destinés à dominer ici, à posséder même le pays, cela ne peut pas faire l’objet d’un doute. Ils ne le voudraient pas que la chose se ferait de même et je crois que cette terre se soulèverait plutôt pour se jeter dans la circonférence des frontières russes, que de souffrir d’en rester en dehors. Je regarde ce point comme tellement inévitable, je crois que l’attraction que notre puissance exerce sur cet empire, ou plutôt sur ces lambeaux d’empire, comme tellement puissante qu’elle a, à mes yeux, l’infaillibilité d’une loi physique. Sur ce point nous sommes complètement du même avis. Quand je vois de plus l’Inde anglaise gouvernée et il faut bien l’avouer, plus heureuse qu’elle ne fut depuis huit cents ans et sentant son bonheur, gouvernée, dis-je, par un personnel politique et administratif montant à neuf cents et quelque Européens ; tout compris, gouverneur général et magistrat de district ; quand, d’un autre côté, du côté du nord de la Perse, on saisit les marques constantes d’attention intelligente avec laquelle les provinces gouvernées par le Schah observent la façon dont leurs anciens compatriotes du Daghestan et du Shirwan sont menés par les russes, ils comparent avec envie leur propre situation à la leur ; qu’enfin, on les voit tous, Musulmans et Hindous, depuis Calcutta jusqu’à la frontière turque, pleins de respect et de crainte, pour le nom européen et pleins de mépris pour le nom turc qui jadis dominait toute leur admiration, on est amené à ces deux conclusions : d’abord, comme vous le dites très bien, que les nations asiatiques, j’entends ici, par excellence, celles de la Perse et de l’Inde, ne sont pas stationnaires d’idées et ne refusent ni d’apprendre ni de comprendre ; puis à celle-ci, qui est enveloppée dans la première, mais qui mérite aussi d’être examinée à part, que leurs préjugés de religion, de race et d’éducation ne sont aucunement intraitables.

Quant à la première proposition, voici quelques faits dont l’humilité même me paraît concluante. Je ne parle ici que de la Perse, parce que j’y suis et que la Perse est encore bien plus malléable que l’Inde. Depuis le temps des Sevédis, depuis l’époque de Chardin, les Persans ont pris aux Russes l’usage des fenêtres, celui des souliers à notre mode ; depuis quinze ans, ils ont accepté le thé et tout l’attirail russe. Dans les harems, comme dans la vie extérieure, ils ont proscrit, avec le même dégoût que nous, cette malpropreté personnelle qui révoltait tant les compagnons du général Gardane. Non seulement à Téhéran, dans les familles riches ou aisées, l’usage du linge et l’habitude d’en changer fréquemment sont des coutumes générales, mais, dans les campagnes, les gens du pays, même des muletiers m’ont dit qu’un homme qui n’était pas tout à fait pauvre aurait honte de ne pas renouveler sa chemise et ses bas (autre imitation de l’Europe) une fois au moins, deux le plus ordinairement par semaine. Ils professent beaucoup d’estime pour les produits de l’industrie européenne et les copient souvent d’une manière assez intelligente. J’ai vu des couteaux fabriqués à Schyraz où l’on avait imité, sur la lame, jusqu’aux noms des fabricants anglais dont les œuvres avaient servi de modèle. Enfin, il s’empare le plus possible des étoffes de coton imprimées qui remplissent les bazars des plus petites villes et l’on rencontre ici, dans les rues, des marchands dont toute l’industrie consiste à vendre des allumettes fabriquées à Vienne et qu’ils crient sous le nom de Koughesta Féringhi ! (allumettes européennes !) avec toute la bonne grâce que pourraient y mettre leurs pareils d’Europe. Pour dernier mot, savoir le français ou l’apprendre est ici compté, dans la population, comme une qualité de premier ordre. Nous devons ce bienfait là aux Russes, et les mères, fort ignorantes pour leur propre compte, sont, dans bien des cas que je sais, le mobile puissant d’un mode d’éducation qu’elles forcent leurs maris à donner à leurs enfants et qui repose principalement sur cette connaissance. Quant aux obstacles que la religion pourrait imposer ici, je n’en tiens, pour ma part, aucunement compte. Il y a des coquins, il y a des scélérats qui, pour se donner un prétexte d’opprimer ou de voler quelque Arménien, pourront mettre en avant leur haine pour les infidèles ; il y a des Mollahs qui, pour se faire une réputation de sainteté, se mettront en frais d’un langage intolérant et éviteront avec soin tout contact avec des gens qui ne sont pas Schiites ; il y a encore des esprits faibles qui se croyant souillés et impropres à la prière s’ils ne lavent pas trois fois la tasse où a bu un européen, mais qu’aucun, prêtre, exagéré, dévot à cerveau débile, ce sont là des productions de tous les pays et de tous les temps. En 1828, un affreux accident fit égorger, par la populace du Bazar, toute la mission russe dont la conduite violente et indécente avait du reste, dès longtemps, exaspéré toute la population. Ces messieurs, sous prétexte de chercher des chrétiennes, entraient de force dans les harems, s’y comportaient de la manière la plus brutale et vexaient les Téhéranais de mille manières ; leur maison même fut rasée dans une émeute terrible. Un attaché seul échappa et ce fut par un mollah qu’il fut sauvé. Cet homme le garda dix jours chez lui, le cachant avec la sollicitude d’un père. Le chef du clergé de la ville, homme extrêmement considéré et dont une parole imprudente avait causé le déchaînement du peuple, se punit de lui-même en renonçant à sa position et s’exilant à Kerbela auprès du tombeau des imams. Il y est resté jusqu’à sa mort, sans vouloir reprendre aucun emploi. Pour vous donner une idée plus complète de l’esprit des masses dans cette catastrophe, deux malheureux cosaques de la légation s’étaient enfuis dans le palais d’Angleterre, alors inhabité, parce que la mission était en voyage. Des furieux, en poursuivant leurs victimes, mirent le pied dans un parterre où étaient des roses. Leurs camarades les en firent sortir en les accablant d’injures et en protestant que ce n’était ni aux Anglais, ni aux Européens qu’ils en voulaient, mais aux Russes de la légation seulement. Les Cosaques furent traînés dehors et tués dans la rue.

Voici ce qui regarde les fanatiques et la canaille. Quant à la nation, je ne sais si je vous ai déjà fait sa statistique religieuse. Un cinquième au moins est composé d’Ali-Illahis, gens qui prétendent qu’Ali est une incarnation de Dieu et qui, pour cette ressemblance de dogmes, vivent très fraternellement avec les chrétiens. Les Guèbres n’ont pas diminué et ce qui n’était pas autrefois, il y en a une colonie assez importante par sa richesse à Téhéran même. Au fond il y a du magisme dans toutes les croyances de la Perse et cette doctrine vivace est pour une bonne part dans la formation du schiisme qui sépare ce pays-ci de la Turquie. Outre les Guèbres, il y a les Soufistes auxquels appartiennent tous les gens un peu lettrés, classe dont les opinions philosophiques vacillent entre l’extase et l’athéisme ; pour conclusion et en ne tenant compte pour mémoire des indifférents qui forment la majorité, au dire des musulmans eux-mêmes, s’il y a un quart des Persans que l’on puisse considérer comme professant de forme l’islamisme, c’est beaucoup. Dans une nation ainsi classifiée, le fanatisme, comme vous voyez, est bien difficile. Aussi n’en ai-je jamais vu, pour ma part, la moindre trace et je vis assez avec mes Persans.

Quant aux préjugés de race, il faut que vous me pardonniez ici d’insister un peu sur mon terrain. De race persane, il n’en existe pas plus, dans le sens scientifique du mot, qu’il n’y a de race française, et de toutes les nations de l’Europe, nous sommes assurément celle chez qui le type est le plus effacé. C’est même cet effacement que nous prenons au physique comme au moral, pour notre type. De même chez les Persans. Sur une couche sémitique extrêmement antique, des populations arianes sont venues se superposer. Elles se sont mêlées à leurs devancières. Puis les Mèdes et les Perses sont revenus les raviver ; puis des invasions germaniques venues de la Scythie ont agi dans le nord, tandis que dans le sud les Arabes reprenaient le dessus. Les Parthes ont recommencé le conflit au profit d’une prépondérance blanche ; puis ils se sont abîmés dans les flots montants des masses du sud et de l’ouest. Les Turcs blancs eux-mêmes ont été suivis d’essaims mongols qui ne l’étaient plus tout à fait, tant s’en faut, puis les Arabes musulmans ont encore inondé le pays jusqu’à Boukhara, enfin, les Tartares à demi finnois sont encore revenus. C’est un déluge d’invasions et d’évolution de races mélangées perpétuel. J’ai vu, dans le sud, des villages peuplés de gens semblables, traits pour traits aux types de Persépolis ; j’ai vu dans le nord, des physionomies tout allemandes, mais dans les villes, même les moindres, de parfaits Européens, quant au teint, à la taille, aux allures, aux formes du visage et du corps, et quand je dis européen, j’entends surtout des gens de nos grandes villes les plus mélangées. Ces gens n’ont et ne peuvent avoir aucun préjugé de race. La démocratie est ici à son comble. Les Ilats, ou nomades, se croient à la vérité plus nobles que les citadins et ils fondent en grande partie, leur orgueil sur ce que, de toute antiquité, les maîtres de la Perse sont sortis de leurs tentes. Ils ont raison. Mais ils ne sont pas plus purs de sang que les autres, à peu d’exceptions près, et, quand ils sont au service, ils laissent très bien reposer ces prétentions qui feraient rire. Plus violents de caractère que leurs autres compatriotes, moins avides d’argent, plus honnêtes, dit-on, ayant des mœurs un peu plus pures, ils cherchent de leur mieux à se défendre du grand reproche qu’on leur adresse de manquer d’éducation et ils ont un peu honte d’eux-mêmes. Du reste, ils n’ont aucun avantage social sur les gens des villes, bien loin de là, et les membres de la tribu royale eux-mêmes, les kadjars, passent après le premier homme venu qui, formé aux mêmes manières et un écritoire passé dans sa ceinture, porte le titre d’écrivain (Mirza). Or, tout le monde est Mirza et je viens de renvoyer un palefrenier qui portait très naturellement ce titre. Il est, cependant, assez souvent question de noblesse ici et il y en a de différentes espèces. Celle des Seyds ou descendant du prophète que l’on trouve par tout le monde musulman. Elle s’acquiert dans une famille par le mariage avec une fille de Seyd et nous avons ici un collègue, Haydar-Effendi chargé d’affaires ottoman qui, descendu à la troisième génération d’un chrétien de la Macédoine, n’en est pas moins Seyd, parce que sa mère tenait de même par un lien aussi imperceptible à la tribu de Koreïsch. Les Persans sont absolument de même. Quand un Seyd est portefaix, sa qualité ne lui fait pas donner un grain de plus par ses pratiques, mais s’il a de la fortune, de la science, de la considération personnelle par une voie quelconque c’est un ornement. Il y a encore la simple origine arabe et ancienne qui est un avantage d’opinion, Appartenir à une tribu turque importante, comme, par exemple, celle des Karagueuslou, auprès d’Hamadan, est aussi une chose dont on tire vanité. Mais, je le répète, tout cela ne rend pas plus respectable de fait aux yeux du public, ne facilite même pas la carrière d’un jeune homme et n’ouvre nullement la porte des dignités. Le dernier gouverneur d’Ispahan, un des habiles administrateurs de la Perse, à la persane, était domestique il y a quatre ans. Il en parle en toute liberté et touche dans la main à ses anciens camarades, ce qui ne cause ici d’étonnement d’aucune sorte ; cependant il passera devant tel Schah Zadeh ou prince du sang qui n’a pas le sous. Ainsi, à aucun degré, ni national, ni aristocratique, la nation persane proprement dite n’a pas de préjugés de sang. Elle est trop mêlée pour cela et elle pousse l’oubli de tout préjugé à cet égard jusqu’à considérer sur le pied de l’égalité la plus parfaite les nègres qui abondent ici.

L’éducation ici, n’est pas ce qu’on peut appeler forte, ni dans le sens moral ni dans le sens scientifique. Très peu de personnes, même dans le peuple, ignorent les éléments de la lecture et de l’écriture. On sait généralement, au moins, un peu d’arabe, assez pour comprendre les prières. On a appris quelque chose de géographie et d’histoire musulmanes et, sous ce rapport, le dernier porteur du bazar ferait honte à beaucoup d’Européens qui se croient bien élevés. Il sait les noms et les principales actions, vraies ou supposées, des princes les plus célèbres et au moins quelques traditions du prophète. Il peut réciter par cœur un nombre plus ou moins grand de fragments des poètes et, enfin, s’y ajoute à cela d’avoir une belle écriture, ce qui est ici un mérite de premier ordre, de savoir tourner une lettre dans le beau style, avec force expressions arabes, et une certaine aptitude aux affaires, ce que tous ces gens là possèdent d’instinct, c’est un Mirza ; il commencera probablement par donner le kallian, la pipe persane au premier venu pour 25 francs par mois, mais toutes les carrières honorées et lucratives lui sont ouvertes et rien ne s’oppose à ce que de degrés en degrés et sans que personne songe jamais à trouver mauvais ses commencements, il devienne premier ministre

L’éducation morale est, généralement, la partie la plus faible. Mentir à peu près toujours, friponner le plus possible, trouver très naturel, malgré la loi religieuse, un amour qui se trompe de sexe, être armé de pied en cap de la personnalité la plus dévorante et qui a détruit tout à fait jusqu’à l’ombre du patriotisme et toutes les relations d’affection, sauf celles de la famille qui sont, il faut le dire, on ne peut plus tendres et plus étroites, ce sont là les tristes qualités que les Persans, comme la plupart des Asiatiques ont, à peu près universellement revêtues. Maintenant, voyons les circonstances atténuantes. Tout le monde vole en Perse. Le gouverneur de ville vole l’habitant et l’employé sous ses ordres qui vole ses alentours. L’argent qu’il devrait envoyer au gouvernement, il le garde en grande partie, mais afin de faire goûter les prétextes qu’il invente à cette fin, il paye une sorte de pension au premier ministre qui, craignant quelquefois, à son tour, que le roi ne s’impatiente, lui fait sa part pour lui fermer la bouche. Je charge mes gens de m’acheter la première chose venue, parce que l’usage ne me permet pas de paraître dans la ville autrement qu’à cheval, entouré de sept ou huit domestiques. Mon homme me fait payer 20 francs ce qui en vaut 15.Je dis :non, je sais que cela ne vaut que 15 francs et je ne donnerai pas ce que tu me demandes. Il sort, soi disant pour raisonner le marchand ; mais comme je sais qu’il faut, pour que le marchand me vende, que les soldats de la porte aient un droit d’entrée, le chef des Ferrachs (ou valets de pied), un autre, et mes gens particuliers, encore un, sans quoi, je n’achèterais rien au monde, je donne 18 francs et tout le monde est content. Mais, en même temps, rien n’est plus rare qu’un gouverneur ou un employé se permettant des violences manifestes pour arracher l’argent de ses administrés ; le vol de grande route est, pour ainsi dire, inconnu. Je ne range pas dans cette catégorie des invasions de tribus qui peuvent avoir lieu quelquefois dans les montagnes du Sud. C’est là en quelque sorte, un fait de guerre. Le vol par effraction est on ne peut plus rare et c’est ici l’usage de laisser sur les tables, sur les meubles, dans tous les coins des objets rares et précieux, dans des maisons où il y a trente domestiques qui, tous, friponnent sur le prix des choses et ne toucheront jamais à un diamant placé en vue. Il nous est arrivé vingt fois de laisser dans nos tentes, à la campagne, une foule d’effets et de choses de valeur. Tout cela était gardé de nuit par de pauvres soldats qui n’ont quelquefois pas touché un sou de leur solde pendant un an et qui sont réduits pour manger à des écorces de melon et de pastèques, Jamais un clou ne nous a manqué. La malhonnêteté est donc renfermée dans certaines spécialités. Voilà ce qu’il est important de distinguer pour rester juste et pour voir clair. La grande affaire de tous les Persans, c’est la politesse ; Tout homme, depuis le paysan jusqu’au prince, connaît les formules qu’il doit employer à chacun. La grande vertu, celle qui domine toutes les préoccupations des particuliers et de l’opinion publique, c’est le sentiment des convenances. Etre un voleur, un débauché, un menteur insigne, voire un ivrogne, tout cela ce n’est rien ou se peut pardonner. Mais ce qu’on ne pardonne pas, c’est de manquer aux formes, et dans le fait, il est extrêmement rare que personne y manque.

Je ne sais si je me trompe, mais ce sentiment qui existe à un même degré en Chine, dans l’Inde et ici, et qui prend un certain empire chez nous, bien qu’à un degré infiniment moindre, attendu qu’il y est encore dans l’enfance, me paraît un trait caractéristique de populations énervées et chez lesquelles le sentiment viril a disparu. Remplacer toute la moralité privée et publique par des procédés, permettre la cruauté, pourvu qu’elle ne soit pas accompagnée de signes de passions, tolérer tout à la condition que ce tout souvent ignoble, parfois odieux s’enveloppera sous des apparences souriantes et placides, je vous avoue que je vois là, d’une part, le dernier mot de ce qu’on appelle la civilisation et d’autre part, un grand abandon de tous ces principes qui peuvent souvent donner à des peuples une grande puissance répulsive à l’égard des autres, mais qui, certainement, aussi, les défendent contre l’annexion et les débarrassent souvent de la conquête.

Je crois donc les Persans tout comme les Hindous, très propres à passer sous une domination européenne et qui plus est, tout à fait en disposition de s’accommoder à leur sort futur : par conséquent, la plus grande erreur que l’on pourrait commettre, ce serait de les juger d’après les populations musulmanes des bords de la Méditerranée. Ils ne leur ressemblent en aucune façon. Comme vous le dites très bien, les Turcs sont des lourdauds, bons à être battus et trompés, et quant aux autres, ce sont des sauvages indisciplinés et indisciplinables. Le jour où le nord de la Perse sera russe ou peut-être le sud sera anglais ne sera pas, du reste, un jour indifférent dans l’histoire du monde et les effets, des effets terribles, ne tarderont pas à se produire. Les conquérants trouveront ici des soldats admirables et aussi bons à mener au feu que durs à la fatigue et aux privations ; un sol qui se repose depuis si longtemps qu’il est, pour ainsi dire, vierge et j’ai vu de mes yeux qu’on n’a qu’à le gratter pour y faire pousser des moissons. Les montagnes offrent à fleurs de terre un charbon de la première qualité, du fer superbe, du cuivre natif dont j’ai les plus beaux échantillons, du souffre et d’autres minéraux. Quand on permettra aux gens d’ici d’agir sous l’empire de lois définies et protectrices, ils se développeront dans le sens des intérêts matériels, tout comme nos populations. Ce qu’ils n’auront jamais je crois, c’est un jugement très sûr, c’est une judiciaire très saine, c’est de la suite dans les idées. Je ne rencontre pas un oriental si distingué qu’il puisse être, d’ailleurs, chez qui il n’y ait, sous ces différents rapports, des solutions de continuité curieuses, et c’est à cela que j’attribue principalement l’impuissance où je les vois de se gouverner jamais eux-mêmes. En un mot, ce sont des gens d’esprit, des gens habiles à comprendre leur intérêt, dans le petit sens du mot, mais ce sont des gens irrémédiablement dégénérés.

Sans doute, nous, Européens, nous les domineront et ils se laisseront dominer. Nous les dominerons, parce que nous avons plus de tenue dans le génie, bien autrement d’énergie dans la pensée et si nous sommes bien loin de valoir les populations blanches dont nous descendons par quelques côtés, nous avons, assurément, gardé plus de fixité dans nos volontés que les orientaux. Mais les dominer sera tout ce que nous pouvons faire et il ne sera pas possible de nous les assimiler. Ils prendront de nous ce qu’il leur conviendra de prendre et laisseront tout le reste, et si quelqu’un des deux parties imite l’autre, incontestablement pour moi, ce sera nous ; nous descendrons jusqu’à eux sur tous les points où nous serons en contact. Les Russes se sont-ils haussés au niveau des Allemands ? Jamais ;mais partout où ils l’ont pu, ils sont descendus au niveau des Grecs. Une fois maîtres de la Perses, ils se règleront sur ce modèle et il en résultera un compromis qui sera, pour l’Européen soumis à ses effets de la pure décadence. Mais, au moins, y gagnerons-nous matériellement ? Vivrons-nous, commercialement, financièrement parlant, aux dépens de l’Asie ? Sucerons-nous sa substance ? Non, ce sera elle qui nous épuisera à la longue, parce que les qualités dominatrices que nous avons encore iront s’épuisant et que, tout en nous les laissant exercer tout notre soûl, elle profitera bien naturellement et sans le savoir des avantages incontestables, inégalables, que sa corruption même lui a acquis. La rapacité au gain, l’économie dans l’intérieur des familles, la sobriété extraordinaire, le bas prix des salaires, ce sont là des avantages contre lesquels nous ne pourrons jamais douter, et eux, le jour où nous leur aurons fait des routes, où nous leur donnerons le pouvoir de placer leurs capitaux, sans risquer de les voir enlever, dans des fabrications où ils excellent, ils nous donneront des cotonnades, des soieries, des produits agricoles, tout ce que nous voudrons comme nous le voudrons, à des prix si bas qu’il nous faudra renoncer à la lutte. Regarder ce qui se passe déjà dans l’Inde.

La métropole désirait depuis longtemps établir dans cette possession la suprématie des capitalistes anglais. On avait réuni des fonds considérables et l’entreprise s’était faite avec cette entente des choses et ce bon sens et cette force que les Anglais savent mettre à ces sortes de choses. En peu d’années tout fut mangé et perdu. L’entreprise échoua complètement. Les Européens qui font le commerce dans l’Inde ne sauraient s’y produire que comme agents des natifs et leur position est si précaire, si défavorable, que tous les jours leur nombre diminue. Les productions proprement européennes dans l’Inde sont, aujourd’hui, l’opium que les Anglais considèrent eux-mêmes comme un avantage très fragile, attendu que le jour où les Chinois renonçant à des lois de douane inexécutables, voudront cultiver chez eux cet opium, ils l’obtiendront d’aussi bonne qualité que dans l’Inde et à des prix incomparablement inférieurs Puis, l’indigo et tous les possesseurs d’indigoterie font de mauvaises affaires. Le reste, fabrication et agriculture, banque et opérations de commerce est dans les mains des natifs, à tel point que les différences entre le commerce de l’Inde et celui de l’Angleterre tombe, pour la plus grande partie, entre les mains de ces derniers. J’ai vu à Djeddah de beaux bâtiments de formes européennes portant pavillon anglais. Il en vient en moyenne, quarante par ans de cette façon dans ce port qui alimente en denrées indiennes toute l’Arabie occidentale. Armateurs, spéculateurs, trafiquants, capitaines, matelots, tout est natif. L’Angleterre protège et n’a pas d’autres avantages. A Aden, j’ai vu des boutiques et beaucoup ; il y avait dedans un tiers à peu près de fabricants anglais, le reste était natif ou Allemand ou Suisse. Qui est-ce qui vendait ? Des Parsis ; pas un négociant anglais n’existe à Aden ; de même à Mascate, de même à Bouchir, de même à Schyraz.

Ici le peuple consomme des cotonnades anglaises ; c’est à des natifs qu’on les achète. Mais elles ne sont pas recherchées par les gens qui ont quelque revenu, parce qu’elles sont de qualité très inférieure. Mes domestiques n’achètent et ne portent que des produits persans, un peu plus chers, à cause de l’absence de routes et de la difficulté des transports, mais incomparablement plus beaux. Les Russes vendent ici des draps allemands et du sucre raffiné. Mais le jour où ils seront maîtres de ce pays couvert de troupeaux et qui a des lainages admirables, les natifs exporteront, sous leur pavillon, des draps contre lesquels nous ne pourrons pas lutter, comme finesse et beauté, et qui coûteront un tiers de moins. Tous les Persans ont envie de voir l’Europe, parce qu’ils savent que là est le bien-être matériel et la sécurité qu’ils ne savent pas créer chez eux. Prenons y garde. Cette grande admiration pour le bien être matériel est unie chez eux à une immense capacité de le produire, et quand ils le produiront, ayant dans leurs champs la soie, le coton, la canne à sucre, pouvant avoir le café dans le Sud, ils nous revendront tout cela. Maintenant que nous nous acheminons de plus en plus vers cet axiome : « bien manger, bien boire, se bien vêtir, se bien loger, est le but suprême de l’humanité », prenons garde ! Les nations vieillies de l’Asie sont exactement du même avis et en sont bien autrement convaincues et depuis plus longtemps que nous. Nous leur apprendrons à renouveler leurs procédés de ce grand art, mais peu de temps se passera et elles donneront et elles nous vendrons cher leurs leçons, nous laissant, d’ailleurs, sur les bras, toute la charge et les glorioles du gouvernement. Quand la Grèce eut conquis l’Asie mineure, l’Asie mineure l’étouffa. Quand Rome eut conquis l’Asie mineure avec la Grèce, elle fut de même noyée dans ce succès corrupteur. Quand nous, Européens, serons les maîtres de l’Asie, nous aurons là, comme les jeunes gens de bonne maison, un intendant, qui nous inculquera les vices dont nous manquons encore et qui nous mettra sur la paille. J’avoue que lorsque je vois un si grand désir d’ouvrir la Chine et d’appeler à soi toute cette partie du vieux continent, dont la vieillesse est si vorace, je m’étonnerais qu’on n’examinât pas un peu mieux quelles peuvent être les conséquences de ce compagnonnage si j’étais encore capable de m’étonner de quelque chose.

Adieu, monsieur, ma femme et Diane vous remercient du tendre souvenir que vous leur garder et du haut de leurs gloires asiatiques elles vous envoient les plus affectueux compliments ainsi qu’à madame de Tocqueville. Mettez-moi, je vous prie, à ses pieds. Vous me parlez de l’Institut dont je n’ai pas voulu, je crois, vous ennuyer dans ma première lettre, quoique je l’aie fait dans la seconde, Je suis touché sensiblement de cette sollicitude et j’attends l’effet tout puissant d’une intervention si chaude. Je n’ai, d’ailleurs, besoin de rien, vous le savez, pour être et rester à vous. Je désire cependant, et pour l’honneur et aussi pour mille causes graves bien que d’une autre nature. Pensez toujours à moi un peu, je vous écrirai dans quelque temps. Personne n’a pour vous des sentiments plus profondément dévoués et plus respectueusement attachés que moi.

Comte A. de Gobineau
*****

A Alexis de Tocqueville, Téhéran le 20 mars 1856

Monsieur,

Vos lettres me font un plaisir extrême et en même temps me tiennent en souci perpétuel. Avant de passer à vous expliquer ce souci, je vous remercie tendrement de votre sollicitude pour ma nomination (membre correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques) et je fais ce que vous me dites. Je vous envoie aujourd’hui, par Adolphe d’Avril, un mémoire sur la Perse pour l’Académie. Mais comme vous l’indiquez je fais aussi demander à M. de Waleski l’autorisation de la lecture. Bien qu’il n’y ait rien de politique appliquée là-dedans, encore est-ce nécessaire, vous avez raison. J’ai pu m’adresser directement à mon supérieur suprême, parce qu’une réponse était trop longue à avoir. La réponse vous arrivera donc, j’espère, par une cascade d’intermédiaires dont Mme de Kergolay sera la dernière. Enfin, je vous remercie encore du fond du cœur.

Je suis sensible au reproche que vous me faites de ne pas répondre directement à toutes vos questions. Sans nul doute, cela sera. Mais je dépends beaucoup de la veine d’observations dans laquelle je suis placée au moment où je prends la plume pour vous écrire, et quand je les crois propres à vous intéresser, j’écris sans choix. Je vous assure que je suis accablé sous les richesses ici et puissamment intéressé. Il en résulte, dans ma pensée, beaucoup de désordres. Je sens qu’avec vous je me répète, je ne classe pas bien. Peut-être aussi m’arrive-t-il de vous écrire deux fois la même chose parce que j’oublie que vous l’avez déjà, croyant l’avoir donné à un autre. Ce sont là les inconvénients du travail de mineur, beaucoup d’incohérences. Mais voici quelque chose qui me tourmente encore plus, c’est le reproche que vous me faites sans cesse d’endormir des gens qui ne sont déjà que trop somnolents. Si je les endors, ce n’est pas en les caressant, toutefois. Mérimée m’écrit que l’on voudrait me manger et qu’on parle de me brûler. Maury, votre bibliothécaire de l’Institut m’assure qu’il m’a très maltraité dans un article de l’Athenaeum et me dit, avec la bienveillance amicale qui est le fond de son humeur tous les gros mots possibles et ainsi de suite. Si je suis un corrupteur, je le suis avec des corrosifs et non pas avec des parfums. C’est qu’au fond, soyez-en sûr, il n’y a rien de cela dans mon livre. Je ne dis pas aux gens : vous êtes excusables ou condamnables, je leur dis : vous mourrez. Loin de moi l’idée de prétendre que vous ne pouvez pas être conquérants, agités, transportés d’activités intermittentes, loin de moi de vous empêcher de la faire ou de vous y pousser. Cela ne me regarde nullement. Mais je dis que vous avez passé l’âge de la jeunesse, que vous avez atteint celui qui touche à la caducité. Votre automne est plus vigoureux, sans doute, encore que la décrépitude du reste du monde, mais c’est un automne. L’hiver arrive et vous n’avez pas de fils. Fondez des royaumes, des grandes monarchies, des républiques, ce que vous voudrez, je ne m’y oppose pas, tout cela est possible. Allez tourmenter les Chinois chez eux, achevez la Turquie, entraînez la Perse dans votre mouvement, tout cela est possible, bien plus, inévitable. Je n’y contredis pas, mais, au bout du compte, les causes de votre énervement s’accumulent s’accumuleront par toutes ces actions mêmes et il n’y a plus personne au monde pour vous remplacer quand votre dégénération sera complète. La soif des jouissances matérielles qui vous tourmentent est un symptôme positif. C’est un criterium aussi sûr que la rougeur des pommettes dans les maladies de poitrine. Toutes les civilisations en caducité l’ont eu avant vous et comme vous s’en sont applaudies. Le cœur me soulève à lire les phrases des journaux à ce sujet et je ne les lis jamais. Eh bien ! Y puis-je quelque chose et parce que je dis ce qui se passe et ce qui arrivera, ôtai-je la moindre chose à la somme de vos jours ? Je ne suis pas plus assassin que le médecin qui dit que la fin approche. J’ai tort ou j’ai raison. Si j’ai tort, de mes quatre volumes il ne reste rien. Si j’ai raison, les faits échappent à tout désir de les voir autrement que les lois naturelles ne les ont faits.

Je suis avec beaucoup d’intérêt l’impression produite par mon livre en différents endroits. En Allemagne où, en général, on se préoccupe plus que chez nous de la vérité intrinsèque, il me paraît qu’on s’effraie un peu, mais qu’on insiste. J’ai conquis là de précieuses amitiés. En France, on se demande si je suis légitimiste, républicain, impérialiste, pour ou contre le journal l’Univers, mais on n’est pas flatté de voir que je ne prouve pas que les Français sont exclusivement le premier peuple du monde. Si je l’avais prouvé aux Anglais, je conçois qu’ils auraient pu en faire quelque chose ; mais nous, à quoi cela aurait-il servi ? Il me semble que la conviction est acquise, mais que personne, à Paris, n’y contredit. En Amérique, c’est plus singulier que partout ailleurs. Trois personnes distinguées que je ne connais pas m’ont fait l’honneur de m’écrire. Une d’entre elles a traduit toute la partie systématique de l’ouvrage et me demande mon avis sur la seconde édition qu’il va publier, la première étant presque épuisée. Je n’ai pas vu cette première, mais d’après ce qu’il me dit, il a conservé tout ce qui établissait la permanence des races et les effets des mélanges, c’est-à-dire la partie vive du système. Quant aux conséquences, il n’a pas osé les présenter à son public. Il n’a pas voulu leur dire que du moment où les races étaient inégales, en se mariant à une race inférieure on dégénérait. Cependant, j’entrevois qu’il ne leur a pas caché que la famille anglo-saxonne des Etats-Unis était supérieure à la nature mexicaine et que cette proposition a été acceptée sans nulle peine. Ce qu’il ne leur aura pas traduit, sans nul doute, c’est le chapitre sur les Etats-Unis. Quoi qu’il en soit, il me dit que même les journaux abolitionnistes ont reconnu l’exactitude des principes posés, de sorte que sur cette terre essentiellement pratique, avec des corrections et des inconséquences, ils ont su faire d’une théorie toute scientifique un pavé que les partis se jettent à la tête. Je n’y vois pas d’inconvénients, mais j’en vois beaucoup à ce que vous, Monsieur, qui m’aimez, vous gardiez comme une arrière-pensée sur la moralité de ma conception. Que puis-je dire ? Si la vérité n’a pas une moralité supérieure en elle-même, je suis le premier à convenir que mon livre en manque tout à fais, mais il n’a pas non plus le contraire, pas plus que la géologie, pas plus que la médecine, pas plus que l’archéologie. C’est une recherche, une exposition, une extraction de faits. Ils sont ou ils ne sont pas. Il n’y a rien à dire de plus.

Je ne vous parle pas de la Perse aujourd’hui, nous en parlons suffisamment dans ce Mémoire. J‘espère avoir fini dans quelques semaines un livre de philologie qui sera comme un appendice avec démonstration de mon premier ouvrage, car, puisque j’ai une fois levé l’étendard de la révolte contre les anciens systèmes historiques, j’irai certainement jusqu’au bout et je n’abandonnerai pas les quelques personnes qui viennent déjà avec moi. Comme je vous le dis, il y a ici des trésors : manuscrits, pierres gravées, recherches archéologiques, médailles, tout concourt à mon but, tout est bon. Mais, diable, si je comprends bien que vous ne partagiez pas ma manière de voir, je ne veux pas que vous me condamniez sur des péchés que je ne fais pas et je ne me contente pas du tout du manteau que vous jetez sur mes fautes. Je vous en prie, regardez-les bien en face et regardez aussi les gens auxquels s’appliquent mes doctrines. Tirerez-vous une étincelle d’un morceau de cuir ? Adieu, monsieur, nous vous envoyons toutes les tendresses possibles sur vous et Mme de Tocqueville. Pensez à nous et au respect dévoué que vous me savez pour vous.

Comte A. de Gobineau
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Archives Tocqueville, dossier 22, lettre publiée par Schemann, pp. 276-282

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Lettre de A. de Gobineau à A. de Tocqueville.

Camp de Djyzèr, Téhéran, 20 septembre 1857

Monsieur,

Cette lettre est probablement la dernière que je vous écrirai, car M. le baron Pichon étant nommé ministre [3] ici, ma charge va se trouver terminée et je vais revenir. Seulement, j’ai quelque idée que le nouveau ministre qui ne connaît pas le pays ne se pressera pas de venir et s’il me faut partir dans un ou deux mois, j’aurai un voyage un peu dur dans les montagnes de l’Arménie turque qui sont une vraie Sibérie. Mais j’en ai déjà vu de bien des couleurs.

J’aurai fait une moisson assez considérable de faits pour faire envisager sous un jour nouveau l’histoire ancienne de l’Asie centrale et j’ai eu le bonheur depuis que ne vous ai écrit de découvrir la langue et les moyens de lecture de l’espèce la plus difficile des écritures cunéiformes. Les résultats seront, je crois, de quelque valeur, surtout ce qui découle des principes sur lesquels je me suis appuyé. Mais tout en étant très attentif aux textes antiques et aux manuscrits, je n’ai pas cessé non plus de considérer la nature vivante qui est un commentaire bien indispensable en ces matières.

Le gouvernement actuel de la Perse se compose de trois assises d’institutions de différents âges et qui donnent lieu à la théorie constitutionnelle la plus étrange dont j’ai jamais entendue parler. Les lois et règlements administratifs, surtout pour les campagnes, remonte à l’époque des Arsacides et comme ceux-ci sont piqués de restaurer l’état de choses existant avant les Achéménides, on remonte ainsi jusqu’à Cyrus. Ce qui constitue les pouvoir politique fonctionnant régulièrement est d’institution sassanide ; l’Etat est sassanide et comme c’est lui qui donne la consécration légale, l’administration arsacide est devenue sassanide pour avoir été adoptée à l’époque de la dynastie de ce nom et ce faisceau réuni a été accepté par les premiers conquérants musulmans qui se sont contentés de changer la religion de l’Etat, et de substituer la légitimité religieuse des khalifes à la légitimité des Sassanides dont ils se sont déclarés héritiers. Ainsi, les khalifes n’ont été que la continuation des rois de Schapour.

Mais les khalifes ont cessé de régner en Perse et vous savez comment. Différentes dynasties turques, persanes, puis mongoles et tartares, se disant gouverneurs et lieutenants au nom de l’Abbasside, se sont succédés à tour de rôle, par le droit de la force. Les juristes persans ne reconnaissent pas toutes ces dynasties pour légitimes parce qu’il leur manque deux conditions sine qua non, la première, d’être investi du droit qui résidait dans la lignée sassanide, et dont les khalifes avaient hérité, la seconde, de posséder la prérogative de l’imamat qui seule avait rendu les khalifes à saisir régulièrement les droits des derniers Sassanides. Par conséquent, depuis que le khalife de Bagdad n’existe plus, la Perse n’aurait plus eu de souverains de droit ; mais il y a plus. Comme les Persans sont Schiites et reconnaissent pour des usurpateurs tous les khalifes abbassides et n’admettent pour khalife légitime que le seul Ali, il en résulte qu’après la chute de Yezdedjerd, dernier roi sassanide, il n’y eu qu’un seul souverain légitime, Ali ; tous les autres ne sont pas considérés comme tels, je dis tous les autre, y compris les rois de la dynastie actuelle qui sont tenus pour des usurpateurs tout comme les autres. Les conséquences pratiques de cette doctrine sont assez curieuses.

Le Shah n’étant pas un véritable Shah ne possède qu’à titre de violence. Aussi, sa prière ne serait jamais valable comme faite dans un lieu qu’il détient injustement, s’il ne prenait soin de payer un loyer, soit pour une partie de son palais à Téhéran, soit pour l’emplacement de terrains que couvre sa tente quand il est en voyage. Cet argent revient aux mosquées et alors, considéré comme locataire, il peut faire une prière pure. Tout personnage religieux qui aspire à la sainteté ne peut ni s’asseoir chez le roi, ni accepter rien de ce qu’on lui offre, fût-ce une goutte d’eau ; parce que le roi ne possède que du bien injustement retenu et qui n’est pas à lui. Ce qui est remarquable, c’est que ce n’est pas là une doctrine secrète. Il est arrivé, sous le père du Schah actuel, qu’un des chefs du clergé d’Ispahan invité à venir le voir n’a consenti à s’asseoir qu’après avoir repoussé avec son bâton le tapis qui couvrait le sol et s’être mis sur la terre nue. Les courtisans ont applaudi beaucoup à cette conduite et le prince ne s’en est pas fâché. Enfin, voilà qui est plus grave. La race des imams est considérée comme toujours vivante, au moyen de certaines idées de métempsychoses plus voisines des doctrines hindoues que de l’islamisme. L’imamat peut se révéler d’un moment à l’autre dans un homme inconnu. Il y a certains signes extérieurs qui sont déterminés d’avance. Alors, cet homme là sera le souverain légitime et la plénitude du droit lui appartiendra. Il y a quatre ans, un imam s’est montré ; le roi a failli de très peu d’être assassiné ; il y a eu des supplices atroces infligés aux prisonniers, 300 environ. Deux villes ont été prises d’assaut aux rebelles avec beaucoup de peines, et le gouvernement sait que même parmi ses membres les plus considérables et dans le clergé il est resté un successeur de l’imam qui a été fusillé à Tabriz. Aussi, a-t-on ici une peur effroyable de ces sectaires qu’on appelle des Bâbys et que l’on n’ose chercher nulle part de peur de les trouver partout. Cependant, on reste dans la constitution antique faute de pouvoir en sortir et lorsqu’au jour de Nerouz ou de la nouvelle année persane, a lieu le grand salut royal, il se passe une véritable représentation de cet état de choses. Les soldats, les grands, le peuple sont réunis dans la place du palais. Le premier ministre debout est à la tête de la foule à trente ou quarante pas du trône. Le roi arrive et s’assoit. Quelques princes l’entourent qui portent son sabre, sa masse d’arme, son bouclier. Une conversation familière s’engage entre le roi et le ministre représentant la nation. Le roi demande comment vont toutes choses ? Le ministre répond naturellement que tout va le mieux du monde. Cependant, dit le roi, nous avons entendu dire que le choléra avait tué beaucoup de monde l’année dernière ? - On a exagéré les choses, répond le ministre ; grâce à la fortune du roi, le mal a fait peu de ravages. - Mais enfin, dit le roi, est-ce que les subsistances sont à bon marché ? - Grâce à la fortune du roi, reprend toujours le ministre, il n’y a rien à souhaiter sous ce rapport. - Mais, poursuit le souverain, sachez que si vous voulez être heureux, il faut que les fonctionnaires publics soient intègres afin de mériter la protection de Dieu ; car sans elle, etc., suit un discours moral qui n’est interrompu de temps en temps que par les : assurément, sans doute, vous avez parfaitement raison, etc. du ministre. Après cette scène, le roi fume un kalian, c’est une pipe à eau et on fait circuler dans des vases d’or et d’émail des sorbets et des fruits. Ensuite, le roi se lève et s’en va. Vous voyez que dans cette scène, le roi ne prend pas le rôle de chef de la nation, il repousse aussi celui d’usurpateur, puisqu’il a l’air étranger à toutes choses, qu’il feint de tout ignorer et qu’il se renseigne sur ce que tout le monde sait. Il prend le personnage d’un chef de bande étranger, mais essentiellement bienveillant et j’oublie de dire qu’on distribue de sa part de l’argent à l’assistance. Tout ceci est bien sensible encore dans l’organisation financière où le roi ne touche pas un sous de l’Etat, mais au contraire lui prête fréquemment de l’argent. Mais je m’aperçois que je n’ai plus de papier et vous, je le crains, plus d’attention. Mais si, par hasard, cela vous intéresse, nous aurons le temps d’en parler cet hiver. Adieu, monsieur, vous savez tout mon respectueux attachement et mon dévouement ancien et entier.

Comte A. de Gobineau

Archives Tocqueville, dossier 22, lettre publiée par Schemann, pp.318-324.

Notes

[1] Fille de Gobineau née en septembre 1848 qui épousera à Athènes le 8 avril 1866 le baron Ove de Guldencrone

[2] Allusion à une lithographie du graveur parisien Nicolas-Toussaint Charlet (1792-1845)- « Voilà peut-être comment nous serons Dimanche  »que commenta Charles Baudelaire. « Dans une forêt, des brigands et leurs femmes mangent et se reposent auprès d’un chêne, où un pendu, déjà long et maigre, prend le frais de haut et respire la rosée, le nez incliné vers la terre et les pointes des pieds correctement alignées comme celles d’un danseur. Un des brigands dit en le montrant du doigt : Voilà peut-être comme nous serons dimanche ! »

[3] Ministre plénipotentiaire par décret du 16 août 1857. Cette relation avec l’Iran -l’ancienne Perse- résultait de la fin de la guerre de Crimée et du désir d’écouler le surplus militaire accumulé.

 
 
 
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