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Etre colonisé, c’est d’abord être colonisable.

lundi 24 octobre 2011, par Pierre Dortiguier

M. Alain Soral qui a choisi la meilleure part, celle des chemins difficiles parsemés d’épines pour y cueillir des roses ou une fleur encore plus rare qu’il offrirait à cette personne qui s’incarne sous le nom de la France, mérite d’abord d’être salué par ses auditeurs et lecteurs. L’hostilité que rencontre son mouvement de réconciliation - pour reprendre le terme - des valeurs de travail de la gauche et de celles de l’ordre de la droite n’étonne personne, et signerait au contraire la vérité de son action. Car en ce domaine politique l’action est principale ; elle consiste à choisir des pensées justes pour les appliquer à une situation donnée ; c’est une attitude volontaire que dit le mot grec de « pragmatique ». La foi en est la conséquence.

Il existe entre les pensées, plutôt individuelles, et les actes qui ont une nature ou une conséquence plutôt collective, une zone intermédiaire qui est celle qu’occupent les formules. Entre celles-ci, notre ami Soral se réfère pour une seconde fois à une formule simple [1] que j’ai donnée à des militants de son organisation qui m’interrogeaient sur l’Islam et le monde arabe [2] qui devient, par conséquence de la colonisation française d’un siècle et demi, une composante de l’Europe ; et organisation, dis-je à propos d’Egalité et Réconciliation, dont l’objectif fut toujours le mien et qui est la synthèse - au sens hégélien - de la droite et de la gauche que les ateliers des « arrières-loges », depuis la Révolution française, (avec leur entendement diviseur, eût dit le grand Hegel !) ont fractionnée pour mieux désorienter l’opinion et se réserver indirectement et donc secrètement la direction du pays assumée depuis deux siècles avec le résultat que l’on constate.

On rétorque à cette formule que les Amérindiens ont été massacrés, sans que ce soit leur responsabilité ; non ! ils ont été anéantis après un combat héroïque et constant, et leurs descendants sont enfermés dans leur réserve, témoins non de leur passé, mais d’une volonté de survivre au déclin d’une civilisation vorace, celle dont le Pape Léon XIII, parlant de la manière américaine ou actuellement impériale de vivre et faire vivre caractérisait, dans une lettre-encyclique latine à l’archevêque de Boston, condamnant l’Américanisme : « une course très rapide, mais en dehors de la voie » [3]. Partout en Amérique latine, les indigènes ont été dominés, mais ont survécu en formant des unités hispano-indiennes autonomes. C’est le vaincu qui en réalité a absorbé le vainqueur, et l’anéantissement des tribus, comme dans le nord de l’Argentine a été aussi en plusieurs endroits le lot de la résistance. Ailleurs le spectacle est plus consternant, et j’en citerai un sur l’Algérie : chacun sait que la colonisation ne fut possible qu’avec l’aide de nombreuses élites locales ou dissensions qui firent que les troupes engagées ne purent triompher de la résistance armée qu’en disposant de troupes indigènes, notamment au siège de Constantine défendu par sa garnison turque. Et tout au long de deux siècles les troupes maghrébines se retrouvent dans les répressions d’autres pays musulmans, comme dans l’opération des Dardanelles, en Syrie dans le Djebel druze à côté de troupes musulmanes sénégalaises et des Indochinois pour œuvrer de la manière qu’on imagine. Voyez la tribu de Misrata à Syrte ! Et cet esprit s’est retrouvé en Palestine aussi et en Mésopotamie ou Irak quand une armée musulmane ottomane aidée des Autrichiens et des germano-hongrois a fait brillamment capituler une armée prétendument anglaise, oui, avec des chefs brillants, mais composée aux deux-tiers de Sikhs et de musulmans indiens, de Népalais et autres colonisés.

Pourquoi l’armée anglaise, comme française en Algérie ont-elles pu maintenir leur autorité avec un relativement faible nombre de soldats ? Et pourquoi, en revanche, trois ou quatre fois les Britanniques se sont-ils cassés les dents, encore aujourd’hui avec les Otaniens, en Afghanistan ? Pourquoi l’armée française composée de Sénégalais et d’autres peuples dont des Algériens ont-ils subi une défaite cuisante en Indochine ? Poser la question suffit.

On prétend objecter que nous classons ainsi les peuples en forts et faibles. Oui, il y a des inégalités naturelles au sein de chaque famille, et donc dans les familles de peuples : prenez un artisanat iranien et tunisien, il y a une différence qui saute à l’œil, et le nier c’est vouloir niveler par le bas : prenez - je parle en professeur de philosophie, mais en termes simples - un texte de Descartes et un texte également français de Leibniz portant sur la physique ou la théologie, à une génération de distance : c’est la même différence que les deux artisanats dont je parlais, l’un est aimable et clair, l’autre tout autant, mais ajoute un mystère, et travaille mieux le génie de la langue française, lui fût-elle étrangère ; tout comme il y a un seul livre sacré qui indique le chemin du sommet divin, mais des routes mieux tracées qui sont toutes accessibles, mais exploitent mieux les indications. Telle est la métaphysique iranienne dans la littérature arabe ou l’Islam dont l’unité primordiale se différencie ainsi, et le caractère du génie saxon dans le français philosophique. Le texte est identique, mais l’œil diffère.

Algérie : Autoroute est-ouest

Quittons le sol français et « l’Empire du soleil couchant », comme un homme d’esprit définissait cette civilisation de l’Empire dont traite M. Soral que je remercie d’avoir pu ainsi populariser la connaissance de ce monstre de néant. Prenons la Chine, le Japon. Je ne ferai pas de longs discours : la Chine s’est débarrassée de l’emprise coloniale et le Japon l’a précédée, car ils avaient en eux des anticorps. Où trouvez-vous dans le monde la meilleure édition française de Pascal, le mathématicien et mystique chrétien français ? Au Japon ! Ce même pays qui a repoussé et frappé même à mort tout missionnaire, même si Hiroshima et Nagasaki étaient restées deux villes chrétiennes ! Où trouvez-vous pourtant une meilleure connaissance des cultures étrangères, l’islam compris, sinon au Japon qui vient de remporter au Caire le prix d’une excellente édition du Coran , il y a peu ? J’étais, il y a deux ans, à l’université de Monastir, sous la dictature de Ben Ali, comme on dit, c’est-à-dire à l’époque où la Tunisie n’avait pas encore donné la liberté aux ateliers maçonniques qui ouvriront sous peu ; je visitais des usines fermées aujourd’hui et à l’université, cadeau des Suisses, les étudiantes coiffées ou non du hidjeb étaient nombreuses ; dans la section mathématique, la seule que je fréquente, que je visite régulièrement depuis dix ans, invité à participer à un jury, devant une candidate venue d’un pauvre village, et spécialisée dans les statistiques, j’interrogeais le président du jury, un algérien, doyen de l’université de Constantine, lui-même versé dans ce domaine : il me dit son admiration de voir une classe moyenne encore vivante en la gentille Tunisie, bref, nous parlons de l’Algérie, et il me dit combien il y admirait le travail japonais qui y bâtissait jour et nuit une route reliant les deux frontières marocaines et tunisiennes [4]. « Mais pourtant le chômage existe en Algérie ? » dis-je, « oui, mais ce sont des japonais qui construisent ». Et la candidate, marquée de la santé campagnarde soupire : « ce sont des gens qui nous montrent la voie ! »

Je ne crois pas que ma candidate soit darwinienne, ou adepte de théories qui font frémir les gens attablés à Saint-Germain des Près, non, elle a du bon sens et quand c’est tout un peuple qui lui ressemble, alors il devient le soleil, et lui-même, à la japonaise, s’incline devant sa propre force.

Addendum du 2 novembre 2011.

Pourquoi j’ai écrit : être colonisé, c’est d’abord être colonisable.

Si pareil propos suscite quelque mécontentement ou de l’incompréhension chez plusieurs Français, et notamment ceux qui sympathisent avec le juste et honnête mouvement Egalité et Réconciliation (l’égalité vraie étant justement une synthèse de toutes les contradictions ou différences, reconnues, exposées et apaisées), originaires du Maghreb, c’est que précisément - ceci est à leur avantage - ils ont vraiment assimilé les qualités et les défauts entiers de notre « cher et vieux pays » (De Gaulle), de ne point voir dans la confession du défaut l’occasion de s’améliorer. Ceci est au contraire le comportement de la locomotive de l’Europe, de nos Allemands si enclins à l’introspection, à l’autoaccusation, bref à ne se maintenir que dans l’enthousiasme ou le remords, très peu dans la contestation assimilée – qui ne leur donnerait raison ? - à de l’oisiveté. C’est dire leurs points forts en musique et en philosophie, en poésie plus qu’en prose, où surmonter les formes reçues tout en les approfondissant est principal, alors que dans les champs de la démocratie ou du discours politique, de la bataille et de la séduction, il est primordial de conserver de sa personne un aspect avantageux, un instinct égalitaire au sens de niveleur !

La soumission d’un pays à un autre a été le moyen pour certains d’aiguiser leurs contradictions et d’inventer des réponses ; ce fut le cas précisément dans des pays que je citais, qui ont subi puis rejeté l’invasion en devenant plus fort ; au contraire, il y a danger à sombrer dans l’impuissance et à jouer le rôle de la victime qui ne peut, en toute logique, que continuer de se nourrir d’une domination.

Des exemples historiques sont là ; si l’on accepte l’histoire antique, que je concède ici pour des raisons d’argumentation et parce qu’elle est reçue de la plupart, la formation de la société gallo-romaine a entraîné une éducation d’un pays autrefois affaibli par des disputes internes, dans le sens de la discipline. C’est l’agitation gauloise, son manque de discipline, qui a amené l’occupation romaine, mais aussi le progrès durable du pays ; de là la vérification de notre maxime.

Remontons le cours des siècles : au XVIème siècle nous étions, par exemple, sous influence espagnole en littérature et ce jusqu’au début du XVIIème, quand le centre de la vie culturelle était Rouen, non Paris ; et au XVIIIème ce fut l’Allemagne qui parlait le français, pour quelle raison, sinon que notre esprit littéraire ne s’était pas développé dans le sens d’une épuration, se tenant derrière les Castillans du Siècle d’Or, et que, plus tard, l’esprit allemand ne s’était pas affirmé. Mais il y a eu dans ces deux pays un grand homme comme le normand Corneille ou Goethe en Allemagne pour s’adresser à des gens dociles et voulant une discipline de vie.

Plus encore que les Nord-Africains envers les Français qui ont, il faut en convenir, accru leur population, ce dernier peuple avait pourtant des raisons de se poser en victime et de réclamer : après la guerre de Trente Ans, l’Allemagne était réduite au tiers de sa population à cause des guerres religieuses favorisées par la France et la Suède. Puis un siècle après commençait l’ascension de la Prusse, la modernisation de l’Autriche avec ce qu’on nommait « le despotisme éclairé », une suite de génies musicaux de Mozart à Beethoven inconnus au reste du monde et inégalés pour leur science musicale jusqu’à ce jour. Ce pays n’était plus colonisé, car il était incolonisable. Alors, que faut-il faire ? Un examen de conscience, tout comme la France doit le faire maintenant en ce qui touche son manque de compétitivité et l’insuffisance de son éducation relativement au niveau de ses concurrents.

En fait, le Maghrébin, trop français à cet égard, doit davantage marquer de l’humilité et de l’ambition. Ce n’est pas suffisant d’être, il faut encore acquérir. C’est comme être grec, cela se mérite, mais peut aussi se dévaluer et devenir synonyme de quelque chose de pas sérieux ! Madame Merkel parle davantage comme Platon que Papandreou !

On parle souvent de réformateurs qui ont indiqué dans les pays colonisés la voie du salut national, mais ils n’ont pas été suivis, en Tunisie et en Algérie notamment. Les élites n’ont pas eu la force de réagir, et encore maintenant, l’ancienne puissance coloniale n’est fustigée que par son remplacement par les Etats-Unis, comme le montre l’exemple des Frères musulmans revigorés par feu Eisenhower en 1953 qui les reçut dans le bureau ovale de la Maison Blanche pour les mêler au char américain, on dirait aujourd’hui, aux fusées otaniennes en Libye.

S’engager résolument vers une égalité entre Français anciens et nouveaux, à quelques ethnies qu’ils appartiennent, car la France n’a jamais été – à la différence de sa voisine citée - une race, soutenait, à juste titre, le comte Gobineau, d’où sa tendance aux révolutions ou aux discordes internes, suppose une rupture avec le passé des mauvaises habitudes. C’est ce type de rupture qui aurait fait passer la Gaule romaine et son Eglise catholique à la France des Franks : ces derniers étaient marqués par l’amnistie, la tolérance des différences, et ceci au bénéfice de la vérité. Notre passage à la communauté européenne se fonde sur la même idée. D’où le rejet de l’attitude victimaire qui rend dépendant d’autrui : que serait l’Allemagne si elle réclamait à la Tchéquie ou à la Pologne le remboursement en argent ou en travail des exactions commises contre les populations civiles après-guerre, bien plus importantes que celles commises à la même époque en Palestine ? Au contraire, ce pays a prêté quantité d’argent à des nations qui avaient amené tant de compatriotes réfugiés chez elle. En fait, le pays avait confiance en lui, parce qu’il a foi dans sa destinée.

La même chose vaut pour le Japon : il reçoit deux bombes atomiques inutiles et domine économiquement les U.S.A. , et allié à la Chine guidera le monde, - ce sera la locomotive sino-japonaise - nous laissant derrière avec nos récriminations. Il a reçu d’autrui du bien et du mal, mais il voulait être fort. C’est un modèle, que moi-même j’ai observé dans mes élèves japonais, dans ce peuple qui a conservé une dynastie millénaire, alors que nous crions au divorce dès qu’un mariage dépasse soit dix ans, soit une génération, avec nos dirigeants.

 
 
 
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