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D’un symptôme d’américanisation

mercredi 1er juin 2011, par Pierre Dortiguier

L’avertissement baudelairien sur l’« être » américanisé.

Il est fait état d’un pareil symptôme dans l’extrait de « la Revue » que cite Emile Littré, article « américaniser » du « Dictionnaire de la Langue Française ». Son auteur, Elme-Marie Caro (1826-1887), poitevin d’origine bretonne, membre de l’institut, apprécié comme un merveilleux orateur et un écrivain délicieux, « plus habile » écrit de lui Brunetière, « à exposer les doctrines métaphysiques que leurs propres auteurs », et auquel, en effet, nous devons, entre autres écrits, une solide étude sur la philosophie de Goethe, l’introduit ainsi dans le commentaire critique de l’édition d’une traduction française de la correspondance d’Horace Walpole, intitulée « Paris et la Société française de 1765 à 1775 » :

« La lettre se meurt, elle est morte. S’il y a gain d’un certain côté, pour la rapidité et l’universalité des informations, que de pertes irréparables ! D’opinions individuelles, à vrai dire, il n’y en a plus ; il y a des catégories d’opinion. L’accent personnel et sincère des impressions se perd de plus en plus dans ces grands courants de l’atmosphère ambiante, dans ces jugements impersonnels, dont l’écho se retrouve partout, dont l’origine ne se trouve nulle part.[…] l’art épistolaire n’a chance de revivre que si la vie moderne, comme plusieurs symptômes nous portent à le croire, s’américanise à l’excès, si la presse elle-même modifie ses habitudes encore trop littéraires, au gré de certaines gens, si elle devient une pure succursale de la télégraphie électrique, lui empruntant les grâces rapides de son langage, annonçant avec la même impartialité les côtes des chambres, les catastrophes, la côte de la Bourse, les inventions nouvelles, les chefs-d’œuvre de l’art et les assassinat. Ce sera l’idéal du journal dans une société économique utilitaire »

Un tel phénomène engendre-t-il des types déterminés de philosophie ? Et doit-on entendre par le fait ainsi s’américaniser autre chose qu’un élément de la civilisation de l’Amérique du Nord, ou une extension de sa puissance et de l’influence de sa langue, au sens où nous dirions de l’Est européen –comme il est démontré par des événements prévisible- qu’il subit une germanisation, soit par le jeu de minorités, ou seulement par l’attraction indéniable d’une culture éprouvée par le temps ?

Qu’est l’être américanisé ?

Ce serait alors le cas, pour de nouveaux philosophes, répétant une habitude spéculative, de modifier la célèbre question de Johan Gottlieb Fichte, « Qu’est allemand ? » en « Qu’est l’être américanisé ? ». Cette formulation, à l’évidence, trace un grand cercle duquel aucune naïveté de l’adolescence philosophique, tentée par l’effort de penser, si difficile soit-il rendu par les élargissements du plan technique et la modélisation corrélative des langages, ne pourra échapper, en ayant franchi les étapes de transparences et de « concertations » politiques. La rencontre n’esquive pas un combat, mais, au contraire, l’autorise déjà ! C’est précisément ce face-à-face qui peut encore laisser un résidu de sens à la notion d’objectivité. Il se pourrait même que l’éveil à cette moderne question de l’être se fasse par « en haut », à savoir par ce seul Hermès, que mutile parfois la jouissance folle et enivrée d’un Alcibiade, la parole d’un poète, rendant la pensée plus dense. C’est ainsi que dans le texte de Charles Baudelaire, « l’Exposition Universelle de 1855 Beaux-arts. Méthode critique de l’idée moderne du progrès appliquée aux Beaux-arts Déplacement de la vitalité », nous pouvons lire cet avertissement sur le caractère ou, si l’on préfère dire ainsi, l’empreinte de cette modernité de la substance « américanisée » : « le pauvre homme est tellement américanisé par ses philosophes zoocrates et industriels qu’il a perdu la notion des différences qui caractérisent les phénomènes du monde physique et du monde moral, du naturel et du surnaturel. »

Ailleurs, dans « Fusées XXII », ce même thème, dans une sorte d’anticipation de catastrophe, d’un genre comparable à celle que produisit John Griffith, connu sous le pseudonyme littéraire de Jack London, dans son roman « Le talon de fer » (Iron heel) est repris par lui avec violence : « La mécanique nous aura tellement américanisés… ».

La nature, boutique d’un ouvrier.

Le lien établi entre cette bien nommée « zoocratie » - entendons véritablement par-là la doctrine de la force vitale universelle, autrefois qualifiée de « panthéisme » (voir comme soupire ainsi le « chancelier de fer » aux premières lignes de ses Pensées et Souvenirs : «  Als normales Product unseres staatlichen Unterrichts… » «  Comme produit normal de notre enseignement d’Etat, je quittai aux Pâques de 1832, l’école en panthéiste, sinon en républicain, du moins avec la conviction que la république est la forme la plus rationnelle de l’Etat. »)

Et la finalité économique de l’activité humaine, animale et naturelle, identifiant précipitamment, selon le mot de Fontenelle raillé par Leibniz, la nature à la boutique d’un ouvrier, ce lien donc se retrouve dans la technique « américanisée », par exemple, du « mind control », sorte de maîtrise de soi, en l’occurrence par l’usage psychophysique de dites ondes alpha. Cette pratique, dont un Lucien de Samosate eût aperçu vite les débordements dans les têtes crédules de la Syrie, et qui se veut psychotechnique, a été en Europe, mais principalement aux Etats-Unis employée par les acteurs de la Transcendental Meditation (TM) ; elle est dégagée de son artifice hindouiste ou religieux, par les efforts californiens et texans, rendue plus accessible aujourd’hui aux membres de nos classes moyennes, aux cadres industriels et aux âmes énervées des professions libérales ! S’agit-il seulement de prétendre, comme dans toute publicité, que c’est nouveau ? En quoi tel mixte de vitalisme et d’efficacité a-t-il une chance de grandir dans les consciences, en style « américanisé », dans le sens baudelairien, comme on attache, dans le monde, telle vêture à l’ardeur d’un peuple qui y coule sa volonté et trouve là enfin l’arrêt de ses destinées ?

« Un morceau de lave dans la lune », plutôt qu’un moi.

« La remarque suivante », précise durant son enseignement à l’université d’Iéna, dans une note, le célèbre J.G.Fichte déjà nommé « s’adresse moins à mes auditeurs qu’à mes autres lecteurs, les savants et les philosophes, entre les mains desquels ce livre peut tomber. » Faisons-y donc attention, car elle semble bien envisager l’existence de ce cercle, à l’intérieur duquel se peut figurer le symptôme qui nous occupe. « La plupart des hommes serait plus aisément porté à se regarder comme un morceau de lave dans la lune qu’à se tenir pour un moi. C’est pour cela », lance-t-il à son public germanique « que l’on n’a pas compris Kant et que l’on n’a pas pressenti son génie ; c’est pour cela que l’on ne comprendra pas cette exposition »(entendons ces principes fondamentaux de la science de la connaissance - Grundlage der Wissenschaftslehre,1794). « quoi qu’elle porte en tête la condition de toute philosophie. Celui qui, sur cette question, n’est pas encore en accord avec lui-même ne comprend pas la philosophie fondamentale et n’en a pas besoin. La nature, dont il est une machine, le conduira sans sa participation à tout ce qu’il doit accomplir. L’indépendance n’appartient qu’à la philosophie, et on ne se la donne qu’à soi-même. Nous ne pouvons nous passer d’yeux pour voir ; mais doit-on prétendre que les sens voient ? » [1]

Zoocratie et industrialisme accompagneraient une diminution de l’autorité du moi. Proposition étonnante si l’on tient présente à l’esprit la part légendaire de responsabilité, de goût de l’aventure et de trempe de caractère du self-made-man. Toutefois, nous n’avons cité un des maîtres de philosophie du dernier siècle ayant résisté éloquemment au napoléonisme, qu’avec l’intention de conduire à une lecture plus précise, grâce encore à la Revue des Deux Mondes, du legs de l’arrière petit-fils du côté maternel, de Malesherbes, Alexis Clerel, vicomte de Tocqueville, La Démocratie en Amérique. Le critique littéraire Emile Faguet en a cueilli la quintessence dans des propos d’une forte vitalité de style.

« Le despotisme gagne à être impersonnel »

« L’essence de la démocratie n’est point d’abolir le despotisme, mais elle a, à ce point de vue, une grande séduction. Elle n’établit pas la liberté, mais », comme le dit Tocqueville, dans une admirable formule, « elle immatérialise le despotisme »…« Le despotisme démocratique est subtil. Il ne tombe pas de haut, il ne monte pas précisément d’en bas, il nous entoure, nous circonvient, et nous enlace de tous les côtés. Je suis garrotté par tous mes voisins. C’est une grande consolation, il faut le dire sans raillerie, car le despotisme gagne, à être impersonnel, au moins d’être anonyme […] en supprimant la hiérarchie, les démocraties renforcent le gouvernement et diminuent la douleur d’être gouvernés. »

Cet enlacement « de tous les côtés », que ce soit le fait de la majorité ou simplement de l’opinion, a sa force dans l’orientation du groupe, et le pauvre moi, comme ce pauvre homme que vise le texte de Baudelaire, se voit ainsi -reprenons le discours philosophique fichtéen -« de même qu’un aimant sur un morceau de fer ! »

Qu’il nous soit permis, sur ce point, de renvoyer aux programmes de ce mind control, non seulement aux moyens hypnotiques mis en œuvre, mais surtout- le plus dangereux à notre avis- « aux exercices d’assimilation du « psychique », à des éléments inférieurs, minéraux et végétaux (« élémentaux » ou rudimenta, à parler alchimie, serait plus exact), conduisant à un repos, dont l’abaissement du seuil perceptif, bref de l’identité autonome, est le prix… fort ! Au conservatisme, dont un Tocqueville voudrait attribuer illusoirement le grand avantage au mode américain du pouvoir politique, répondrait alors un autre conservatisme, aux composants encore peu connus des moralistes et des psychologues, celui des états du moi. Le rôle fonctionnel de l’individualité trouverait son attache fortifiée par une complicité de l’ensemble du groupe. Est-ce là un sens supplémentaire à accorder à la proposition d’Emile Littré, résumant la tendance conservatrice du positivisme : « ‘L’ensemble est seul réel ; les partie, à dire vrai, ne sont rien » ? (Dans le National,1847). « Le grand péril des âmes démocratiques, soyez-en sûr, c’est la destruction de l’affaiblissement excessif des « parties » du corps social en présence du tout. Tout ce qui relève de nos jours l’idée de l’individu est sain. Tout ce qui donne une existence à part à l’espèce et grandit la notion du genre est dangereux. L’esprit de nos contemporains court lui-même de ce côté ».(Lettre d’Alexis de Tocqueville à Henri Reeve, le 3 janvier1813)

Exagération de la tendance aux idées générales.

Ce symptôme d’étiolement intellectuel pourrait se révéler être le plus caractéristique de ce que savants et poètes ont entendu, en termes réellement clinique, par le mode américanisé d’être. Ce phénomène, faut-il le souligner, n’est point local, mais ombre l’étendue des activités techniques. Toutefois, cela n’est qu’entraperçu, à cause des rivalités des forces ou des stratégies engagées, dans les conflits mondiaux. C’est ainsi que le poète et romancier norvégiens Knut Petersen dit Hamsun, le maître de Friboug en Brisgau et penseur d’Alémanie, Martin Heidegger, ou encore l’explorateur suédois Sven Hedin ont émis, sur la « volonté de puissance » de l’américanisme «  cette volonté est l’essence métaphysique des Temps Nouveaux depuis trois siècles. Elle apparaît sous des esquisses et des revêtements divers qui ne sont pas sûrs d’eux-mêmes ni de leur essence » (Martin Heidegger, Concepts fondamentaux, Gallimard 1985). Des jugements restant, au yeux du public, frappés de partialité, à cause de leur appui à l’Empire ; mais il est possible, en deçà même du conflit germano-américain qui est la vérité de cette guerre de Trente Ans du XXème siècle, faussant toute évaluation métaphysique réelle de l’américanisation, de remonter aux sources du phénomène, en accompagnant d’abord le regard des auxiliaires de la « cause américaine » : «  Monsieur de La Fayette », écrit Tocqueville dans son livre sur la démocratie, « a dit quelque part dans ses Mémoires que le système exagéré des causes générales procurait de merveilleuses consolations aux hommes publics médiocres. » Est-ce donc l’humour normand qui fait que l’un des chapitres du livre, porte, comme le remarque Emile Faguet, sur « les idées générales et pourquoi les Américains y montrent plus d’aptitude que les Anglais ?  ». D’où provient précisément cette exagération ? Désigne-t-elle tout l’être que nous poursuivons, comme Platon prétend chasser les Sophistes dans ses propres filets ? Ne s’agit-il pas, sous ce nom d’ « américanisation », ou encore, comme il a été dit, d’ « américanisme » de quelque maîtrise trop large de la puissance, d’un curere in vacuum ou course dans le vide, ainsi que le faisait observer le pape Léon XIII dans sa lettre au cardinal-archevêque de Baltimore, Jaques Gibbons citant à ce propos les mots de saint Augustin : « magnae vires et cursus celerrimus, sed praeter viam  » « de grandes forces, une course très rapide, mais hors de la voie » ; ou, à par les philosophies, du devenir de notre plan technique, initialement engagé par la physique des Grecs ? « Le moi », indique aussi précisément que sobrement l’ouvrage cité plus haut, de J. G.Fichte, « s’efforce de remplir l’infini ; c’est sa loi en même temps que sa tendance, de réfléchir sur soi, sans être limité. » Mais, observe-t-il, si la limite est repoussée par le penchant, elle est maintenue par une capacité de réflexion abstraite, sorte d’enracinement métaphysique. « Cette limite », conclut l’auteur des Principes fondamentaux de la science et de la connaissance, »supposent nécessairement le penchant d’aller au-delà. » C’est l’effacement de cette limite du naturel et du surnaturel que précisément toute saine philosophie supprime comme un excès, indiquant sous l’apparence de quelque psychisme ou d’une forme physique du mental, la simple présence d’un étant, que n’atteindra pas la rigueur logique de l’Etre.

L’antimachiavélisme.

Sinon, nous aurions le renom honteux des « Machiavélistes qui font servir », dissertait ainsi habilement, en bon théologien des Pays-Bas, Cornelius Jansen (Acquoy, Ypres 1638), dans un courageux et érudit pamphlet latin, Mars Gallicus, le Mars français ou la guerre de France, « la religion à l’Etat, l’âme au corps et l’éternité au temps ». L’édition du livre d’Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, est, comme on sait, accessible en livre de poche, dans la collection 10/18. Nous conseillons d’en compléter la lecture, non seulement par les commentaires sociologiques de Raymond Aron qui ont une élégance de plume raréfiée dans cette matière, mais aussi, du point de vue d’outre-Atlantique, par la connaissance de l’ouvrage de J. London qu’autrefois Anatole France préfaça : « Le Talon de fer » (Iron Heel) plus haut cité, fausse utopie, d’un réalisme baudelairien, au contraire ! Enfin rappelons que le Conseil culturel norvégien, touchant le livre de Knut Hamsun, recueil de conférences sur sa vie américaine, tenues devant des étudiants danois, l’hiver 1888-1889, et paru à Copenhague, en 1889, Fra det moderne Amerikas aandsliv, a aidé à la publication d’une bonne traduction « La Vie culturelle en Amérique ».

La préface de Jack London au livre d’Upton Sinclair, édité à Londres en 1906 , « La Jungle », donne, à notre sens, l’aperçu le plus cohérent des pensées bénéfiques de ce visionnaire, plus goûté dans le Vieux Continent que dans le Nouveau Monde. Que prétendent donc désigner tous ces auteurs ? «  Un seul élément de force et de succès, et rien en dehors de lui » (Tocqueville, op.cit.) L’occasion du voyage de Tocqueville en Amérique en 1831 fut une mission d’enquête officielle donnée par le ministère de la Justice en sa qualité de magistrat, juge auditeur à Versailles, pour l’observation du système pénitentiaire américain ; en compagnie d’un de ses collègues, substitut du roi. Un Mémoire « Enquête sur le pénitencier de Philadelphie » dans l’ouvrage collectif « Système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France » traduit en allemand et en anglais en résultat.

Mon article, avec l’approbation de feu Jean-Marie Benoist, a paru dans la Revue des Deux Mondes (pp.221-229) d’avril 1990, peu de semaines avant sa mort. Nous nous sommes connus en Henri IV. Qu’il repose en paix.

Notes

[1] traduction de P. Grimblot, libraire de Lagrange, 1843

 
 
 
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