Antipositivisme
Pierre Dortiguier
 
Accueil du site > Mes travaux > Articles politiques > Ce que la dialectique platonicienne ajoute à la science.
 
 
Sites
 
Divers


Contacter Pierre Dortiguier

Plan du site
 

Ce que la dialectique platonicienne ajoute à la science.

lundi 29 juillet 2013, par Pierre Dortiguier

On confond les deux, comme si cette dialectique était la couronne de la science, ou la foi la fin du savoir, comme si – dans l’Allégorie de la Caverne - le philosophe voyait la réalité vraie, alors qu’il n’en est qu’ébloui ! En fait, Platon se singularise par l’octroi de deux natures : l’esprit scientifique borné et continu, l’esprit dialectique accouché par l’âme seule. Cette illusion d’une hyper-science dialectique vient de ce que l’on abandonne le monde du sensible pour s’élever à l’intelligible, et que l’on imagine avoir modifié, sinon libéré ainsi son âme, partie voler au ciel des idées ! Or il y a comme le souligne un professeur catalan français, M. Jean-Pierre Sol, dans un cours déjà ancien de 1973 et que nous citons littéralement « chez Platon une différence entre science et dialectique » (Cf. République, livre sixième, 509 e ad finem) qui porte à la fois sur l’objet et sur la méthode.

Ce que c’est que la science :

« L’âme est obligée, dans sa recherche, de partir d’hypothèses, en route non vers un principe, mais vers une terminaison  » (ibidem,510 b)

Le principe est ce dont tout part, et la terminaison est la limite de mes possibilités.

Ce qu’écrit le dénommé Platon – qui serait son surnom, à moins qu’il ne s’agisse du fameux Pléthon qui influença l’école florentine : « Les géomètres, une fois qu’ils ont posé par hypothèse les notions, les maniant pour leur usage, comme des hypothèses, ils estiment n’en avoir à rendre aucunement raison... Puis les prenant pour point de départ, parcourant dès lors le reste du chemin, ils finissent par atteindre, en restant d’accord avec eux-mêmes, la proposition à laquelle ils se sont attaqués » (510 cd)

« L’âme est impuissante à dépasser le niveau des hypothèses » (511a)

« Il faut remarquer la lucidité de Platon affirmant le caractère hypothético-déductif des mathématiques et leur critère de pure cohérence interne[1] ».

« La dialectique ne repose pas sur des hypothèses, mais sur un principe  ». Et c’est cette différence qui est celle de la science et de la philosophie, soit que l’on confonde, soit que l’on néglige en opposant, comme Bergson l’a popularisé avec un don de littérateur, en France, l’instinct à l’intelligence, ou les lumières à l’obscurité, d’après le catéchisme du nouveau christianisme ou du nouvel islamisme républicain ! C’est simple, mais en vérité, explique Platon, cela ne fonctionne pas ! Il faut saisir – nous en revenons au même point - le moteur de la dialectique et le milieu dans lequel il fait éternellement mouvoir l’âme incorruptible.

Nous savons que Platon dans le passage de l’Allégorie (dit mal mythe, la première étant une correspondance terme à terme des images et des concepts, le second un essor de l’imagination productrice) de la Caverne trace une ligne qui va du sensible à l’intelligible, de gauche à droite ! Cela recouvre la perception et la sensation, la première étant la conscience de la seconde, l’imagination, etc, et débouche sur le royaume de la dialectique (dont le terme grec désigne ce qui est posé à travers, tel le dia de diagonale, et que l’Allemand traduit plus concrètement par « Uebergang », passage à travers)

« L’autre section de l’intelligible », indique Platon à 511 b, « celle qu’atteint le raisonnement tout seul par la vertu du dialogue, sans employer les hypothèses comme si elles étaient des principes, mais comme ce qu’elles sont en effet, à savoir des points d’appui pour s’élancer en avant, afin qu’allant dans la direction du principe universel jusqu’à ce qui est anypothétique, le raisonnement, une fois, le principe atteint par lui, s’attachant à suivre tout ce qui suit de ce principe suprême, descende ainsi inversement vers une terminaison sans recourir à rien absolument qui soit sensible. Mais aux natures essentielles toutes seules, en passant par elle pour aller vers elles – tel est le sens de ce que nous disons être authentiquement « dialectique » ou passage - et c’est sur des naturelles essentielles qu’il vient terminer sa démarche ».

L’ancien professeur de l’université de Toulouse, dans ce cours destiné à la licence et à l’agrégation de philosophie, de préciser que la science « saisit les objets en eux-mêmes, mais sans les comprendre par rapport à leurs principes. » Elle est « ce qui tire l’âme vers le haut  »[2], ce qui la fait sortir du sensible, mais elle n’a qu’un rôle pédagogique. Elle fait sortir de la Caverne mais ne fait rien voir. C’est la science, non la dialectique qui fait sortir le philosophe de la Caverne ; « La science », conclut le professeur Jean-Pierre Sol « est propédeutique à toute philosophie », l’y prépare : pour philosopher, il faut mettre le nez hors de la Caverne ; c’est le rôle de la science.

« C’est une conversion de l’âme passant de la nuit au jour authentique, qui est la voie royale pour monter au réel » (République, VII, 521 c)

La science n’est pas ce qui nous donne le réel, poursuit le très estimable et sympathique Jean-Pierre Sol : au terme de la montée, il y a l’éblouissement, l’aveuglement. Elle ne fait que rendre possible cette dialectique. Et de renvoyer à l’éducation du philosophe dans le grand dialogue des livres des Lois qui sont le plus consistant du travail platonicien et qui est le terrain le plus solide du platonisme positif !

« Le chemin du sensible vers l’intelligible n’est pas dialectique mais scientifique. La dialectique ne s’instaure que dans l’intelligible (les « natures essentielles  »). Les rapports unité-multiplicité ne se situent pas dans le rapport sensible-intelligible ; mais ils se situent dans l’intelligible. C’est la dialectique qui devrait pouvoir expliquer les rapports du vrai-juste-beau au bien. L’unité dont il s’agit n’est pas celle du sensible ; c’est celle de l’autre monde : la récupération de l’unité du sensible est le travail de la science, du savant.

Ici intervient la notion d’habitude, négligée aujourd’hui, qui, dans l’exposition des vertus est obtenue par le lien de celles-ci avec l’éducation ! Sans habitude, point d’unité sensible ou intelligible ! Ce point de vue est effacé par la pédagogie contemporaine qui substitue l’instruction ou l’éclairage des notions à la formation des habitudes propres à les recevoir et à les maintenir. Elle s’étonne, dans le meilleur cas, de la médiocrité des résultats, et généralement s’enfonce dans l’illusion d’un progrès continu ! « Le philosophe récupère l’unité de l’intelligible. L’unité dont il s’agit ici, est l’unité de l’intelligible en lui-même. C’est là le domaine de la dialectique ; son but est de faire apparaître l’unité de l’intelligible. La dialectique  » - et ce propos justifie ce que nous disions de la négligence contemporaine et au contraire de son excellence platonicienne et aristotélicienne de l’habitude - « la dialectique », ainsi le formule clairement le philosophe catalan, « commence lorsqu’on s’est habitué à la luminosité de l’intelligible ».

Il y a donc ce que l’on appelle aujourd’hui une sorte de sungazing ou fixation habituelle du soleil qui fait accéder au plan dialectique.

Mais il en ressort qu’il y a deux sections dans l’intelligible en question : [1] la réalité (les idées) qui est réalité par rapport aux ombres, aux simulacres. Le passage ombre-réalité se fait par la science. En grec, c’est la dianoia ou la discursivité, la discursion, come l’écrit M. Sol. L’autre section est le domaine que l’on découvre en passant de l’essence (des idées) au Bien : la noésis, ce qui se nomme proprement la pensée !

Dans les deux cas, l’on passe de la copie au modèle : le mouvement est parallèle. Mais, l’observe Jean-Pierre Sol, le deuxième mouvement est un relais : le philosophe reprend le travail du mathématicien pour le mener plus loin ; la science va de la multiplicité à la terminaison, alors que la dialectique va de la terminaison au principe. La philosophie est ici relais de la science pour l’emmener plus loin et la fonder dans une réalité qui ne serait plus arbitraire, hypothético-déductive.

Si nous nous en tenons à ces deux domaines de la science et de la dialectique, ou de la pensée scientifique et philosophique, l’on est amené à déduire de cette montée, tout comme le maître catalan auquel nous donnons la parole : que « pour atteindre l’être, l’âme n’a pas besoin d’intermédiaire et le langage n’est pas valable pour dévoiler la vérité. Le langage est signe des choses et les choses sensibles n’ont pas en elles la vérité ».

Il entre du non-être dans le langage, ce qui le disqualifie au niveau dialectique !

Revenons à cette opposition science-dialectique : la différence entre les deux repose, semble-t-il à Jean-Pierre Sol, sur une utilisation différente de l’hypothèse ; mais en fait, l’on ne voit pas, de façon précise ce qui pourrait les distinguer ! La question essentielle est plutôt de savoir « pourquoi la science est stérile et pas la dialectique. Dans les deux cas, l’on utilise les hypothèses. Les mathématiques ne prennent pas les hypothèses pour des principes, elles restent toujours dans le domaine des hypothèses. »[3]

En allant d’hypothèses en hypothèses, l’on ne peut pas parvenir, écrit le commentateur en question, à un principe, ou bien l’on peut y parvenir. Si l’on ne peut y parvenir, pourquoi les mathématiques n’y arrivent-elles pas, mais la dialectique si ? Et si la dialectique est féconde (c’est ce qui la distingue des mathématiques) ne serait-ce pas parce qu’elle n’est pas une méthode seulement, mais une attitude de base qui se donne au départ ce qu’elle paraît chercher ? Elle suppose que ce qu’elle cherche, elle l’a déjà en sa possession.

Chacun connaît ou se souvient de la situation de l’esclave qui retrouve dans le dialogue du Ménon les éléments de géométrie ; même sans instruction, l’on peut faire des mathématiques, car si l’on découvre quelque chose par hypothèse, c’est que ce quelque chose était déjà connu ! Le raisonnement par hypothèse est valable si au départ, précise Jean-Pierre Sol, il y a ce que l’on cherche. « Donc, la validité du résultat est fonction de la plénitude du point de départ. »

En conclusion l’on peut définir deux types de vérité, l’homologie (similitude)qui est une vérité atteinte, qui fait que l’on ne progresse pas, mais que l’on dit sous une autre forme la même chose.

Et ensuite, l’aléthéia, c’est le dévoilement de la vérité (le dévoilement de ce qui était caché, comme ce fleuve de l’oubli ou Léthé que franchissent les âmes pesamment orientée vers la terre et l’incarnation), de la vérité du réel qui fait apparaître ce qui était déjà là, ce sans quoi il n’y aurait rien, et qui est caché par suite d’homologies successives qui absorbent les capacités de la réflexion, mais qui tout en étant là, n’était pas déjà dit.

Une allusion à Aristote s’impose ; en précisant sa notion de l’être, il écrit de lui que c’est « ce qui peut être dit de plusieurs manières ». Il y a donc une vérité de répétition du type de l’homologie.

« Mais », conclut ainsi Jean-Pierre Sol sa leçon magistrale de 1972-73, «  l’être n’est pas dans les façons dont il est dit ; il faut parcourir les diverses catégories selon Aristote ; or, il est impossible d’épuiser l’être par une énumération des catégories.

Aristote n’a pas vu que le vrai problème de la connaissance chez Platon n’est pas de dire, mais de dévoiler le réel en deçà et au-delà du langage, c’est-à-dire comme fondement de l’apparaître. Mais l’on s’interdit à tout jamais de pouvoir faire coïncider ce qui dévoile et ce qui est dévoilé. D’où le caractère fondamentalement inachevé de toute réflexion philosophique : l’ultime sera toujours par essence ineffable et je ne peux pour autant pas m’empêcher de le chercher.

Il y a donc une contradiction chez Platon qui fait qu’on n’arrivera jamais à donner son statut au Bien. Mais il y a une possibilité de s’en sortir : à travers ces analyses négatives, l’on découvre l’essence du Logos, ses possibilités et ses limites. Comprenant ces limites, l’on peut comprendre que le Bien est au-delà du Logos, qu’il ne peut être saisi, défini alors qu’on le pose comme principe, sans quoi rien n’existe, comme principe fondamental »[4]

Une image peut renforcer cette impuissance humaine à définir ce qui est néanmoins dans son propre tréfonds, celle bien familière de l’accoucheuse, et qui a défini l’art socratique, la maïeutique ! le mot exact est entremetteuse ; elle peut soit conduire à l’avortement, soit fournir « une belle progéniture ». Cette ambigüité du rôle est celui du langage qui peut révéler un néant ou la présence réelle. « De même que la sage-femme en question sait faire accoucher, mais ne peut plus mettre d’enfants au monde, la sophistique sait qu’elle peut faire un accouchement, mais elle ne peut que s’enfanter elle-même.

Socrate, lui, ne sait rien mais il sait ce que c’est qu’un savoir. Il est accoucheur parce qu’il sait à quelles conditions l’accouchement est valable. Le Dieu me force à pratiquer l’accouchement tandis qu’il m’a empêché de procréer ». « La maïeutique ne prétend pas à une transmission du savoir. Le but de Socrate n’est pas de se montrer savant, mais de faire du langage un moyen pur. Se faire savant, c’est vouloir attirer l’adhésion des interlocuteurs et retomber dans le piège des sophistes ».

Pour que le langage reste un pur moyen, il ne doit pas être révélateur de savoir chez l’accoucheur, mais uniquement chez l’interlocuteur : « de moi, ils n’ont jamais rien appris, mis c’est de leur propre fond qu’ils ont personnellement fait nombre de belles découvertes par eux-mêmes enfantées » (Théétète 250 d). Donc, le déduit Jean-Pierre Sol, pas d’hypocrisie. Le dialecticien est strictement intermédiaire. La vérité ne peut pas être dite. Le langage est seulement de l’ordre du dévoilement, simple moyen et non une fin. Il n’y a pas de langage vrai parce que la parole ne fait que mener à la vérité sans pouvoir la dire, c’est-à-dire la communiquer. La vérité n’est pas transmissible par la parole, mais par autre chose, le langage ne pouvant pas être créateur. Il n’ y a pas de langage poétique, stricto sensu. Le langage suppose que l’être est déjà donné et qu’il instaure le langage dans son statut de moyen ; il est alors ce sans quoi le langage ne peut être langage, mais aussi ce par quoi il ne peut être que langage. Le « dire » est de l’ordre du dévoilement (moyen) et non de l’ordre de l’être ».

Cela implique que l’on sache que le savoir de la vérité a été donné en sa totalité à l’homme, mais que celui-ci l’a perdu, mais ceci est une autre histoire, mais la plus sérieuse pour Platon, qu’une doctrine de la connaissance, encore moins du langage, comme s’y livrent des contemporains, savants et non dialecticiens, qui s’enfantent eux-mêmes, sans accoucheuse !


[1] J.P. Sol, Platon, Le Bien et la Recherche du beau, du juste et du vrai, Université de Toulouse -Le Mirail (cours polycopié 1972/73), 182pp. ? p.111 et suivantes.

[2] Op.cit.p.113

[3] p.122.

[4] Op.cit. p.125

Notes

[1] voir République, VII, 510

 
 
 
Publications récentes
Publications par mois
 
Copyright 2011 Pierre Dortiguier