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A propos de la racine biologique du positivisme

Congrès international de philosophie de Paris-1900

samedi 28 mai 2011, par Pierre Dortiguier

Auguste Comte qui a introduit le terme de Positivisme en philosophie désignait par là une doctrine de la théorie de la connaissance. Ce qui est vivant comme « positivisme » dans les esprits des philosophes, des chercheurs et des naturalistes se révèle bien plutôt comme un sens ou une tendance scientifique qui, en tout cas, est en étroit rapport avec cette doctrine.

Le positiviste Comte enseignait (conduit par Hume et Kant) :« Etant donné que nous ne pouvons pas connaître l’essence intérieure des choses, les forces motrices et les vraies causes des changements, s’offre à nous la limitation à des problèmes solubles, l’analyse des phénomènes et la recherche de la régularité de leur succession ». Le positiviste d’aujourd’hui dit « Cette limitation ne me coûte pas. Ne m’intéresse absolument rien d’autre que d’analyser mes représentations (et celles de mes semblables), et de déterminer les régularités de leurs successions. Je ne demande rien d’autre. ». En conséquence il évalue les hypothèses scientifiques non pas d’après leur « vérité objective », mais d’après leurs « valeurs pratiques ».

Touchant la théorie ondulatoire de la lumière, par exemple, il ne pose absolument pas des questions, comme celles de savoir s’il existe un éther universel en réalité, quelle est sa nature, s’il remplit effectivement un espace ou ne possède que l’analogie de qualités spatiales. Il n’aperçoit dans la théorie ondulatoire, de prime abord, rien d’autre qu’un moyen d’amener à une formule la plus simple possible l’ordre de nos sensations lumineuses dans les conditions données les plus diverses. Si elle se révèle à cette fin comme la plus apte parmi toutes les hypothèses présentes, il accepte alors la théorie ondulatoire, toutefois pas autrement que sous la réserve qu’elles puissent être éventuellement remplacées par une encore plus convenable.

Cette démarche n’est plus la conséquence d’une doctrine de la théorie de la connaissance, mais la manifestation d’une transformation psychologique dans le domaine des positions de l’acte de sentir et de désirer.

Les instincts métaphysiques de connaissance et les réactions de sentiment dans lesquels ils s’enracinent reculent ; le désir du savoir positif s’empare de soi avec l’exigence de supplanter si possible ceci parfaitement. Il s’ensuit un problème psychologique qui ne recouvre pas parfaitement le problème de la théorie de la connaissance du positivisme : « Peut-on faire un pronostic favorable aux besoins positivistes en lutte avec ceux métaphysiques ? Peut-on en somme absolument prédire que les premiers dans l’homme obtiendront la domination exclusive ? ».

La considération biologique nous ouvre là-dessus le plus large éclaircissement. Les dispositions du sentiment ou du désir propres à l’être humain, spécialement les divers instincts de connaissance sont des organes qui, comme tous les autres (par exemple, poumon, cœur, pied, main), exercent dans l’économie de l’organisme des fonctions plus ou moins importantes. Ainsi la fonction biologique de la disposition du sentiment de la faim consiste à pousser le corps à des mouvements qui amènent des matières assimilables dans le canal digestif. C’est une loi générale d’évolution que les organes s’adaptent toujours mieux à leurs fonctions biologiques dans des conditions données, (ainsi, par exemple, la modification du pied à cinq doigts –pentadactyle- du Phénacode en pied tridactyle de l’ Hippotherium en pied à un doigt du cheval). Dans le domaine des dispositions du sentiment, cette loi est également en vigueur. Dans l’homme, par exemple, s’unit à la fin animale le désir d’une nourriture saine abstraitement représentée ; et ce désir, mieux adapté à sa fonction biologique peut fréquemment corriger la faim et lui fait une concurrence couronnée de succès.

Mais la plus importante fonction biologique des instincts de connaissance consiste manifestement dans la systématisation finalisée de nos mouvements par laquelle leur effet pratique s’augmente incommensurablement. (Ainsi par exemple, nos systèmes moteurs compliqués et si efficaces pour tirer et transporter des moyens de subsistance ne sont rendus possibles que par la connaissance du cours de la nature.) Il est maintenant clair que l’instinct positiviste de connaissance est mieux adapté à cette fonction biologique que la métaphysique. Car le premier est directement orienté vers la catégorie des connaissances qui sont utiles à la systématisation de nos mouvements, tandis que le dernier ne livre de telles connaissances que comme des produits accessoires. On doit donc formuler un pronostic favorable aux besoins positivistes du savoir dans son combat avec les besoins métaphysiques.

Il serait néanmoins précipité, à partir de la constatation de cette racine biologique du positivisme, de conclure au complet déracinement à venir des besoins métaphysiques. Premièrement parce qu’également les conditions métaphysiques exercent une fonction biologique importante (protection contre les altérations mentales destructrices, la facilitation d’une participation durable du sentiment pour de larges cercles de partenaires vivants, et deuxièmement parce que le but du positivisme, la découverte de régularités dans la succession des représentations humaines, présupposent l’existence du prochain et partant est contraint d’entrer dans le problème métaphysique de l’existence d’un monde meilleur en général.

Mais même si l’on pouvait prédire avec exactitude le tarissement futur de tous les besoins métaphysiques, on ne pourrait pas toujours encore en déduire la rectitude de la doctrine positiviste, c’est-à-dire l’inatteignabilité des connaissances métaphysiques en général. Car il n’est pas à écarter pourquoi un instinct de connaissance, biologiquement inapte, tombé en décadence, ne pourrait pas néanmoins – aussi longtemps qu’il subsiste encore- mettre au jour de vraies connaissances.

Une des 165 communications françaises et étrangères données en allemand par Maria Christian baron von Ehrenfels, professeur titulaire de l’université allemande de Prague, au IV Congrès international de Psychologie tenu à Paris, du 20 au 26 août 1900, sous la présidence de Th. Ribot, Compte rendu des séances et texte des Mémoires publiés par les soins de Pierre Janet, secrétaire général du Congrès, Paris, Félix Alcan, éditeur, 1901, 814p., pp. 355-357.

 
 
 
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